Exil.
Cher Ami,

L’exil est difficile : laisser la terre natale, choisir l’étranger.
Une option bizarre, quitter la France souvent synonyme de terre d’accueil : on y vient tenter sa chance, réaliser des travaux de recherche, développer son talent, connaître la patrie des Lumières et autres romantismes dont le blême prosaïsme du quotidien révèle l’âpreté.
Le centre de mes trente premières années a été Paris ; j’ai trop souvent déménagé, urbi e orbi, pour me sentir parisien : étranger chez moi, j’ai rêvé d’un pays dont les exilés rient et font la fête. J’ai désiré une culture colorée, métissée, gaie, moins cérébrale plus émotionnelle. J’ai quitté Panam pour travailler au Brésil ; l’attraction a fait long feu : des allers-retours ont précédé l’ancrage définitif dans la savane arbustive des environs de Belo Horizonte.
Grands-parents et parents avaient vécu des décennies à l’étranger, et m’ont transmis le goût du voyage : vivre hors des frontières. J’ai pensé à rentrer chez moi, mais les années ont passé et le migrant, sous le charme, a épousé un deuxième pays : une terre hospitalière où je vis la tête en bas, où l’inconstance est synonyme d’adaptation, où le système « D » est la solution, où le sourire et la bienveillance gomment le malaise et les contrariétés du quotidien, pour vivre ici et maintenant.
Intégré, je ne le serai jamais, non par mauvaise volonté ou défaut d’accueil mais par impossibilité : ma nature s’adapte comme un arbre déraciné, mais le nouveau biome ne saurait me changer. Proche d’être bilingue, ma langue maternelle, le français coule dans mes veines, il est mon identité : ma lecture du monde est constituée de ses langages. J’ignore le biculturalisme : immigré, transplanté volontaire.
Peut-être ai-je rêvé d’une évolution intérieure : j’ai émigré pour un mieux vivre. Lutèce n’est plus celle de mon enfance, ceux qui m’y ont accueilli n’y sont plus ; je souris, ému, quand j’y retourne mais elle n’est pas au rendez-vous : la nostalgie sourd et le migrant réassuré reprend la route de l’étranger.
Pas de rupture, on ne quitte pas la mère patrie, on s’en éloigne comme on prend femme.
#migrant