16/01/26

 
Cher Ami,

La tonitruante agression impérialiste du 02/01/2026 de l’Uncle Sam encore fumante et les fêtes de fin d’année passées, je retourne à mon isolement, marche accompagnée de rêves et réminiscences.

Les festivités pleines de bons sentiments se révèlent un jeu de société dans lequel chacun tient un rôle : à minima ne pas désenchanter la réunion et rentrer dans le jeu de l’heureux participant. À la première absence, on se fait tirer gentiment l’oreille, « on t’attend » ; si on insiste avec quelque explication banale pour éviter l’offense, celle-ci est qualifiée d’excuse inacceptable par la famille ou les amis. La répétition de la négation assujettit le contrevenant à des qualificatifs grinçants comme « antisociale », ou à des commentaires acides, « Tu vieillis », voire « Pisse-vinaigre ». En cas de récidive, la radicalisation est sournoise sans droit à la défense ni aux circonstances atténuantes ; l’exclusion du cercle pourrait être prononcée par contumace dans le silence des couloirs et les chuchotements des messes basses, momentanément voire définitivement si persistance. La relation individuelle, ou en petit comité, n’est labellisée que par une participation aux fêtes des tribus.

J’ai du mal avec cette intégration obligée ; l’étranger cultive la distance, froide tasse de thé vert. Mais le hasard fait parfois bien les choses : ma mémoire émotionnelle m’interpelle, m’induit à prendre le risque de vivre le privilège d’une découverte, séduction subite. Une affinité sans explication, un élan spontanément correspondu : l’éclat du regard d’un sourire mal retenu signalise d’emblée la rencontre avec un autre proche, qui se serait égaré dans le temps. Les heures passent, les incidents de la vie sociale viennent alimenter une interaction qui aurait pu passer pour un « à priori » favorable, révélant une syntonie baroque, un désalignement équilibré, une fausse symétrie naturelle. Ces prémices de relation amicale jalonnent l’illusion d’un futur joyeux, ravivent couleurs et saveurs, marque d’un nouveau tempo la musique douce-amère du quotidien.

Cette sensation de renouveau réjouit

#iauruoca #amiapremièrevue    

28/11/25

Cher Ami,

Une douleur physique intense augmente ma solitude. L’effort singulier de la lutte qui perdure amplifie mon sentiment d’inutilité ; l’énergie dépensée à résister me fragilise.

Malgré Épicure et d’autres, la souffrance a encore moins de sens que la vie qui n’en a pas ; un négatif pathologique aggravé : à l’instant « T » la cessation future est incertaine et l’augmentation de l’intensité possible, double incertitude cuisante !

Je hais souffrir avec une colère supérieure à la joie avec laquelle je déguste la vie. Je choie les p’tits bonheurs au ras des pâquerettes du quotidien ; la cruauté de la douleur loin de les pimenter, les étouffe.

Le contraire du signifié savourer n’existe pas. Si on savoure, une odeur, un met, un chant, une lumière, un moment, son contraire fait sens : on devrait pouvoir décliner et conjuguer « insavourer » les douleurs qui nous traversent. Le contraire de saveur n’est pas fadeur, qui est l’absence de saveur. Le contraire, le nerveux rejet que provoque la souffrance n’est pas nominée. Savourer dit de la dégustation sensuelle du plaisir dans la durée ; dans la douleur il fait vibrer chez moi une corde marginale et fugace dans une fusion sensation et imaginaire collatérale. Il manque au vocabulaire un signifiant : détester, haïr, exécrer, abhorrer, avoir une aversion, abominer, déclinent des sentiments distants du registre des sens. Quelle explication à cette déplorable absence de vocable pour dire la répulsion causée par la souffrance qui se prolonge ? Ni substantif ni verbe spécifique pour ce ressenti qui colle à la douleur, antipathie installée, nerf à vif, pour cette incontournable de la vie qui nous plie sous sa faux mal-aiguisée.

La douleur et la peur sont des réactions saines et vitales, synonymes de prévention devant une attaque, un danger. Le réflexe de défense fait rechercher les solutions aussi variées que les causes du stress : élimination nécessaire pour un mieux vivre. 

Je suis de ceux qui choisissent le repos définitif après avoir lutté contre une douleur sans pause, ou à la rémission rare

La guérison a l’éclat de l’aube qui suit une nuit d’orage.

#douleur #mort

17/10/25

Cher Ami,

L’amour porté à ma mère sourd d’un lien aveugle dont je ne me suis défait. Des années après son décès et des décennies d’attachement, j’ai encore du mal à trouver mes mots.

Elle n’était ni belle ni bonne, son charme tenait à une attention intense ; elle s’intéressait à l’autre dans une attitude de « grand-duc » frileux. Sa mère belle et séductrice, amateure d’arts plastiques et peintre d’aquarelle, son père haut fonctionnaire réactionnaire à la compétence reconnue par ses pairs, lui témoignèrent une attention sans estime : son manque d’amour-propre y trouve son origine, explique son intérêt pour autrui et sa gentillesse aussi réelle que retorse. Aux proches et amis, elle démontrait une affection certaine, pondérée d’un détail redoutable, modérateur d’enthousiasme. Elle ignorait ses ennemis : pour le parjure ou l’infidèle une distance sans appel. Les autres fautifs avaient sa compréhension, mais la faille était consignée. Sa tendresse allait aux jeunes enfants : elle en étudiait les traits et leurs ascendants, imaginant leur futur. L’amour inconditionnel de notre père était une contention à son tempérament lunaire teinté de dépression.

Premier de ses cinq enfants, désiré avec toute la force de sept années de fiançailles et d’un mariage traditionnel, j’ai bénéficié de l’enchantement des premiers mois de vie du couple, de la découverte de la conception et de l’enfantement. Ce cadre radieux à ma naissance a forgé notre proximité, malgré mes nombreux écarts de conduite aux yeux de sa morale catholique : je savais son assentiment acquis. Les pieds pris dans le tapis, je comparaissais penaud voire douloureux, elle me semonçait : « Tu l’as un peu cherché… » le regard ponctuant la gravité de la bourde et sa désapprobation. La litanie de mes explications n’était que l’occasion de vider mon sac, d’élaborer.  `

À deux occasions, enfant et adolescent, maman m’a confié à ses parents, années malheureuses loin d’elle ; elle m’a expliqué son choix d’égoïsme et de générosité entremêlés : la tresse du lien s’en est resserrée. Nous avons été réciproquement une borne dans le cours de notre histoire.        

 #mère #fils