10/07/26

Rendez-vous.

Cher Ami,

La vie m’a rattrapé ; je me serais complu dans une irresponsabilité d’adolescent en révolte contre l’autorité et les contraintes. Mais petit-bourgeois jouisseur, je me suis projeté, entre autres, dans les multiples paternités et l’amant d’un introuvable féminin.

L’intuition, plus que la réflexion, m’a conduit ; la paternité, alors que je ne l’imaginais pas, a débordé mon égocentrisme. Mes 5 enfants m’ont fait apprécier autant de paternités ; mon désir de rivaliser avec le personnage indétrônable de leur mère, aune inaccessible, en a été le carburant. A la dernière, j’ai consenti au second rôle, pas moins essentiel : Roxane n’est-elle pas la cause et la limite du délire amoureux de Cyrano. Projets puis personnalités autonomes, leurs complexes évolutions sont surprises, projections infinies où les amères mettent en reliefs l’arc en ciel d’autres sentiments. J’ai appris à être cette référence contestée, et trouvé un faîte à mon rôle de grand-père, figure emblématique de fond de scène à l’autorité liée au temps, à la distance.           

Inconnu majeur, après l’éclair primitif du lien rompu d’avec la figure maternelle, je poursuis ce féminin paradoxal, source vitale et abîme vertigineux. Après avoir tenté en mâle héritier, l’élan patriarcal omnipotent, frappé des limites de la solitude originelle, je me suis pris au jeu du partenariat au désencontre heureux : revers et succès se révisent, enthousiasme juvénile et nuages de déception se succèdent sans que le temps ne change rien à l’affaire : éternel recommencement, lassant et provocateur. Une non-relation à l’acception questionnée pour être supportable, en marche vers un horizon fini de doute et d’obligation, celui du choix incertain, rempart contre l’introspection délirante. J’aime sans savoir pourquoi, les saveurs douces et âcres qui se multiplient, augmentent les contrastes, amplifient les reliefs, m’inquiètent, m’intensifient. Mystère !

La patine se substitue au lumineux, le froissé du lin au drapé de la soie, le simple naturel à la pose obligée, l’être au personnage : prendre le risque de l’authentique.

#paternité #amant

16/01/26

 
Cher Ami,

La tonitruante agression impérialiste du 02/01/2026 de l’Uncle Sam encore fumante et les fêtes de fin d’année passées, je retourne à mon isolement, marche accompagnée de rêves et réminiscences.

Les festivités pleines de bons sentiments se révèlent un jeu de société dans lequel chacun tient un rôle : à minima ne pas désenchanter la réunion et rentrer dans le jeu de l’heureux participant. À la première absence, on se fait tirer gentiment l’oreille, « on t’attend » ; si on insiste avec quelque explication banale pour éviter l’offense, celle-ci est qualifiée d’excuse inacceptable par la famille ou les amis. La répétition de la négation assujettit le contrevenant à des qualificatifs grinçants comme « antisociale », ou à des commentaires acides, « Tu vieillis », voire « Pisse-vinaigre ». En cas de récidive, la radicalisation est sournoise sans droit à la défense ni aux circonstances atténuantes ; l’exclusion du cercle pourrait être prononcée par contumace dans le silence des couloirs et les chuchotements des messes basses, momentanément voire définitivement si persistance. La relation individuelle, ou en petit comité, n’est labellisée que par une participation aux fêtes des tribus.

J’ai du mal avec cette intégration obligée ; l’étranger cultive la distance, froide tasse de thé vert. Mais le hasard fait parfois bien les choses : ma mémoire émotionnelle m’interpelle, m’induit à prendre le risque de vivre le privilège d’une découverte, séduction subite. Une affinité sans explication, un élan spontanément correspondu : l’éclat du regard d’un sourire mal retenu signalise d’emblée la rencontre avec un autre proche, qui se serait égaré dans le temps. Les heures passent, les incidents de la vie sociale viennent alimenter une interaction qui aurait pu passer pour un « à priori » favorable, révélant une syntonie baroque, un désalignement équilibré, une fausse symétrie naturelle. Ces prémices de relation amicale jalonnent l’illusion d’un futur joyeux, ravivent couleurs et saveurs, marque d’un nouveau tempo la musique douce-amère du quotidien.

Cette sensation de renouveau réjouit

#iauruoca #amiapremièrevue    

28/11/25

Cher Ami,

Une douleur physique intense augmente ma solitude. L’effort singulier de la lutte qui perdure amplifie mon sentiment d’inutilité ; l’énergie dépensée à résister me fragilise.

Malgré Épicure et d’autres, la souffrance a encore moins de sens que la vie qui n’en a pas ; un négatif pathologique aggravé : à l’instant « T » la cessation future est incertaine et l’augmentation de l’intensité possible, double incertitude cuisante !

Je hais souffrir avec une colère supérieure à la joie avec laquelle je déguste la vie. Je choie les p’tits bonheurs au ras des pâquerettes du quotidien ; la cruauté de la douleur loin de les pimenter, les étouffe.

Le contraire du signifié savourer n’existe pas. Si on savoure, une odeur, un met, un chant, une lumière, un moment, son contraire fait sens : on devrait pouvoir décliner et conjuguer « insavourer » les douleurs qui nous traversent. Le contraire de saveur n’est pas fadeur, qui est l’absence de saveur. Le contraire, le nerveux rejet que provoque la souffrance n’est pas nominée. Savourer dit de la dégustation sensuelle du plaisir dans la durée ; dans la douleur il fait vibrer chez moi une corde marginale et fugace dans une fusion sensation et imaginaire collatérale. Il manque au vocabulaire un signifiant : détester, haïr, exécrer, abhorrer, avoir une aversion, abominer, déclinent des sentiments distants du registre des sens. Quelle explication à cette déplorable absence de vocable pour dire la répulsion causée par la souffrance qui se prolonge ? Ni substantif ni verbe spécifique pour ce ressenti qui colle à la douleur, antipathie installée, nerf à vif, pour cette incontournable de la vie qui nous plie sous sa faux mal-aiguisée.

La douleur et la peur sont des réactions saines et vitales, synonymes de prévention devant une attaque, un danger. Le réflexe de défense fait rechercher les solutions aussi variées que les causes du stress : élimination nécessaire pour un mieux vivre. 

Je suis de ceux qui choisissent le repos définitif après avoir lutté contre une douleur sans pause, ou à la rémission rare

La guérison a l’éclat de l’aube qui suit une nuit d’orage.

#douleur #mort