17/04/26

Modeste dépassement.

Cher Ami,

La philosophie et la religion sont conservatrices : somme d’expériences humaines de milliers d’années. Les contemporains initiés les actualisent ; elles offrent une orientation, voire un sens à la vie : instructif placebo morale. Les sciences trouvent des solutions aux problèmes laissés par les générations précédentes, parfois faisant table rase des théories antérieures ; découvertes chargées d’espérance, mais décevantes devant l’infini de la méconnaissance : efforts louables contre les difficultés et incertitudes de la vie.

Revêtu de la dignité de Sisyphe, je chasse le bien-vivre piqué d’instants de bonheur : petit plaisir, jouissance fugace, découverte éclair… De modestes dépassements de soi me réjouissent, sorte de contrepoids aux pertes et douleurs du quotidien, et à l’angoisse de la fin assurée de ma singulière personnalité : j’ai fini par m’y attacher.

Petit défi ! La relation n’existe pas, mais le désir de faire couple lui existe ; construction extravagante, jeu complexe de foi et de valeurs partagées, installée sur une confiance sans base, fiction au carré. Comme la monnaie qui n’existe que par la garantie des échanges de l’autorité d’un système bancaire : les couples anciens sont tenus par la loi, les us et coutumes, aujourd’hui questionnés. Ou les cryptomonnaies qui ne sont plus contrôlées que par la foi de ses « players ». Les autorités monétaires observent impuissantes. Le couple d’aujourd’hui pratique un échange, souvent initié dans le secret de l’alcôve, à la complexité unique, jusqu’à se défaire. La justice des hommes peut prétendre l’encadrer, elle n’y peut pas grand-chose ; l’originalité du lien invente une néo-loi humaine : hors la loi au risque majeur, mais dont le gant relevé sine die réjouit, se répète.

Si après mon passage éclair, une étincelle vitale persiste, elle se confondra dans la Vie : peine perdue avec la conscience.

#couple #sisyphe

12/12/25

Cher Ami,

En mammifère migrateur je me suis posé, définitif. La tentation de l‘isolement scande ma routine. Fatigué du cirque de la société, j’aime ma retraite : j’y trouve un vrai confort.  

Les signes d’une évolution hasardeuse de la vie sur la planète, mon incapacité à soulager le drame de milliards d’individus et le triste spectacle tragi-comique autour de moi, m’incitent à me replier sur mon bout de terrain que j’imagine lointain.

Le cercle des proches varie peu : ma famille à la géographie mouvante, en expansion grâce aux jeunes générations, les amis de toujours que le temps épargne, de rares nouvelles rencontres souriantes, des évanouissements par la force des choses ; j’ai mon content de démonstration d’affection.

Je passe la majeure partie de mon temps entre la solitude sous surveillance de ma chienne au tempérament de chat, et ma vie de couple au partenariat sans cesse renouvelé. C’est mieux qu’un choix délibéré : j’ai été happé par une évolution qui, depuis quelques années, se déroule comme les vagues répétées sur la grève de mon intuition.

`Loin de nombreuses formes de pollution, je cultive une forme de distance pour relativiser, comprendre les univers que le genre humain a créés, malgré lui, oubliant ses origines terrestres ; j’exerce une conscience multidimensionnelle faite d’affects, d’intuition, de connaissance, d’éthique, pour être une voix résistante à la grossièreté dominante : message contrepartie à mon manque de clairvoyance regrettable.

Je prends le temps, trop souvent dénigré, de perdre mon temps ; je vis en flâneur : les sens attentifs, l’esprit au ralenti, j’élabore les tenants et les aboutissants de l’instant qui passe, lui adjoins les réminiscences aléatoires de mon imagination vagabonde, et procure un mode de vie ajusté au déclin de la planète.

 Ma perte de vitalité me ralentit. L’attention a besoin de se préoccuper de détails auparavant négligés : la patience et l’écoute m’occupent. Je m’éloigne insensiblement ; la jeunesse qui m’entoure et mon désir de saisir les signaux faibles avant-coureurs du futur, me maintiennent sur le qui-vive.

#isolement #desir #flaner

@jean.gazurek

07/11/25

Cher Ami,

Pour mieux comprendre la vie, je cherche à cerner la mort : les siècles et les cultures ont multiplié les discours, les hypothèses. Je m’autorise à créer la mienne.

Quand un individu du règne animal passe de vie à trépas, un invisible s’échappe, une étincelle vitale quitte le corps ; une inertie définitive s’installe : un paradoxal vide absurde en présence d’un corps. Le proche commence un travail d’élaboration façonnée d’imagination : à l’absence d’explication se substitue une narrative.

Je me sers de quelques-unes des innombrables propositions, toutes discutables, comme à un self-service : je compose ma propre salade, une louche de culture dite judéo-chrétienne remixée en fond de toile, une cuillère d’intuition, une pincée de bon sens, un zeste de science… Je multiplie les béquilles pour continuer ma route de somnambule.

Ma relation avec mes morts, passe par leur souvenir sans cesse revisité pour mieux les saisir, histoire de prolonger leurs vies. Ce faisant, je fais leur deuil vivant, et me conforme à la fin certaine ; je cultive le défunt, parti trop tôt, et me penche sur mon propre sort : chute sans peur ni espérance vers un repos infini. La ferveur de mon recueillement n’est pas une plaisanterie, même si mon sourire l’accompagne dès les funérailles, mais un jeu auquel je me livre : l’autre me manque et son absence me noue les tripes. La nostalgie des personnes chères qui ont quitté ma vie me remplit au coucher du soleil, à l’automne, à la croisée des chemins. L’émotion est réelle, mes absents m’habitent.

Je me suis trouvé une perspective : la physique quantique, aujourd’hui à la pointe du progrès scientifique, explique que nous ne sommes qu’énergie, la matière n’existe pas. Lorsqu’un être vivant perd la vie, l’énergie vitale dont il est composé rejoint le grand ensemble énergétique de l’univers sans destination particulière ; il retourne au grand melting pot originel, quelques restes mortels retournent à la terre ; sans aucun sens.

Je trouve une chance unique à ce passage dans une coquille vide, La vita è bella. Que mes cendres servent d’engrais à l’olivier que j’ai planté !

#deuil #mort #vie