Le cahier de mon Père.

« Dans l’écriture, il n’y va pas de la manifestation ou de l’exaltation du geste d’écrire ; il ne s’agit pas de l’épinglage d’un sujet dans un langage ; il est question de l’ouverture d’un espace où le sujet écrivant ne cesse de disparaître. » – Qu’est-ce qu’un auteur – Michel Foucault.

Quelques jours après sa mort, j’ai trouvé un cahier dans l’armoire à linge de mon père. Sa transcription est littérale, j’ai fait peu de corrections. Je ne suis pas certain des raisons de l’écriture de ce texte. Je crois que c’est pour répondre à une suggestion de son psychanalyste.
Je ne sais pas à quelle époque, je pense entre le milieu et la fin des années 70 : dans une finalité cathartique, faire le deuil, exorciser les démons, se rappeler pour oublier.Pourquoi Papa, ne s’est jamais défait de ces pages ? Il voulait les léguer, à nous ses fils, petits fils, arrière-petits-enfants, pour que nous sachions qui il était, pourquoi il était qui il était.

Quelques jours après sa mort, j’ai trouvé un cahier dans l’armoire à linge de mon père. Sa transcription est littérale, j’ai fait peu de corrections. Je ne suis pas certain des raisons de l’écriture de ce texte. Je crois que c’est pour répondre à une suggestion de son psychanalyste.
Je ne sais pas à quelle époque, je pense entre le milieu et la fin des années 70 : dans une finalité cathartique, faire le deuil, exorciser les démons, se rappeler pour oublier.
Pourquoi Papa, ne s’est jamais défait de ces pages ? Il voulait les léguer, à nous ses fils, petits fils, arrière-petits-enfants, pour que nous sachions qui il était, pourquoi il était qui il était.#Mon père avait un auteur favori, Isaac Bashevis Singer. Assis à côté de lui, alors qu’il lisait le chapitre « Un enfant à la recherche de Dieu », du livre « D’Amour et Exil », une espèce de biographie, je lui demande :
– Père, c’est comme ça que tu te sens : un enfant à la recherche de Dieu ?
– Dieu est un créateur et le plaisir des créateurs est dans la création. Dieu a créé le monde il y a très longtemps. Il est fatigué de notre monde, il doit être en train de créer d’autres mondes quelque part.

Un soir je lui rends visite. A la sortie il me raccompagne, il retient ouverte la porte de l’ascenseur :
• Passe vite fils,
• Qu’est ce qui passe vite père ?
• La vie… La vie passe vite. Comme un film en accéléré. Profites-en !

Mon père est né à Grojec, à 40 km de Varsovie, le 3 septembre 1919.
Il est mort à Sao Paulo le vendredi 11 décembre 1999.
Je l’aimais.

Le cahier de Jack Anker.

1919-1939

À l’époque ça devait-être autour de 1900, j’imagine mon père, un jeune-homme de 27 ans, ma mère une jeune-femme de 17. La famille de mon père est fière d’avoir des rabbins dans la famille. Le grand-père de mon père était rabbin. Mon père est un homme timide, réservé, sans prétention. Bon, simple, sans malice. Possiblement dans le fond douloureux. Mon père n’a pas connu son père, il était décédé depuis quelques mois quand il est né.
Je ne sais rien de l’enfance et de la jeunesse de mon père. Je sais des parents de mon père que la famille est décente, correcte, aisée, religieuse et fière. De son côté ma mère est une analphabète. Elle est d’une famille simple mais bonne. Son père, un homme religieux, habite dans un petit village, où il se bat pour survivre. Dans la famille de ma mère ils sont quatre sœurs et un frère. Je sais qu’elle est très énergique, très religieuse, très habile, sincère et d’une extrême bonté. J’imagine ce mariage de convenance : mon père a été élevé dans la maison de parents. Il se marie avec une jeune-femme onze ans plus jeune que lui, et lui amène en mariage le nom d’une famille fière et aussi une partie d’un moulin. Ma mère amène sa jeunesse, énergie, habilité et sincérité. De ce point de vue ça a dû réussir. De ce mariage sont nés cinq enfants, quatre filles et un garçon. Peu de temps après le mariage le moulin a pris feu et mon père a perdu la source de son revenu. Il devient employé dans un autre moulin. Que je sache, pendant de nombreuses années il n’y a pas eu d’améliorations économiques dans ma famille.

Je suis né le 3 septembre 1919. A l’époque la ville où je suis né a à peu près 20 000 habitants, la moitié de religion judaïque. Les juifs n’habitent pas dans des quartiers séparés, ils sont répandus dans toute la ville. Ma famille habite dans une rue où il y a peu de familles juives. Nous habitons un appartement de deux pièces au deuxième étage d’un immeuble.
En entrant dans l’appartement, du côté droit, il y a un lit et une armoire ; du côté gauche un poêle à bois et une armoire de cuisine, un tonneau pour l’eau, une petite table et une porte qui donne sur l’autre chambre. En entrant dans cette seconde chambre, juste à gauche il y a un four de carreaux de faïence bleu. Du même côté pendu au mur une pendule ancienne. À côté une étagère avec plusieurs pièces anciennes. En face une fenêtre qui donne sur la rue et la cour de l’école hébraïque dont notre immeuble est voisin. La nuit, dans l’immeuble de l’école, fonctionne une organisation sioniste. Sur le même mur de la fenêtre un vieux miroir à côté duquel ont été mis les deux lits, un quasiment contre l’autre. Au milieu une table avec six chaises. Tout est d’une propreté exceptionnelle.
J’imagine maintenant l’ambiance quand je suis né. À la maison sont mes sœurs, Miriam 16 ans, Frida 12 et Hennia 10 ans. Pour elles, sans aucun doute, je ne manque pas dans cette maison. Le fait le plus distant dont je me souviens, doit avoir eu lieu autour de 1923. Ma mère a été très malade, elle a dû passer les dernières semaines au lit ; à la fin quand elle va mieux, il semble que tout retrouve sa place.
À cette époque je me souviens d’une fête de Pessa’h. La deuxième chambre est complètement rangée pour la fête. Dans la première chambre a été mise une grande bassine d‘eau. Ma petite sœur a déjà pris son bain, ma mère va me donner mon bain. Les sœurs plus âgées sont présentes, moi je ne veux pas retirer mes vêtements, j’exige qu’elles sortent. À l’occasion de ce Pessa’h je gagne une paire de chaussures et je les nettoie avec un mouchoir.

Cette même année, ma mère m’inscrit au Heder, l’école religieuse. Elle est assez loin de la maison. Je me souviens de mon premier professeur, un homme de petite stature avec une barbe longue. Il habite dans une chambre avec quatre personnes. Dans la même pièce huit autres garçons et moi commençons à apprendre les premières lettres. Je n’aime pas fréquenter le Heder. Dans le même bâtiment habitent des parents : un couple âgé, sans fils. J’adore visiter ce couple, je les aime beaucoup, je ne sais pas très bien pourquoi. Ce sont des personnes pauvres, ils ne m’ont jamais rien donné, même ainsi, je les préfère aux autres membres de ma famille.
Mes premières impressions de l’école primaire ne sont pas d’un endroit agréable. Je ne suis pas anxieux d’apprendre, ni aime être avec les autres enfants. La première année et la seconde je fréquente l’école publique. Pour la troisième année, le propriétaire de l’immeuble où j’habite, protecteur d’une école hébraïque, influence ma mère pour qu’elle me mette dans cette école. J’adore cette nouvelle école. Aujourd’hui je crois que je sais pourquoi : cette école est fréquentée par les enfants des maisons les plus riches et j‘aime cette ambiance. Jusqu’à aujourd’hui je déteste et j’ai peur de la pauvreté. Je fréquente cette école pendant deux ans, après je retourne à l’école publique.
À cette époque plusieurs changements arrivent à la maison. Mon père va travailler dans une autre ville dans l’entreprise d’un de nos parents. Je commence à ne le voir que les fériés les plus importants. À la maison ma sœur plus âgée a appris la couture et travaille pour son propre compte : elle aide avec ce qu‘elle gagne. C’est une jeune femme très gaie, ses amis et amies fréquentent notre maison. Mais cette époque est courte, dure peu. Rapidement elle se fiance. Son fiancé a un frère au Brésil et décide d’émigrer. Ma mère n’est pas d’accord, mais elle cède pour des raisons économiques. Pour mes parents, cela eut été très difficile de lui assurer une belle existence en Pologne.
Je me souviens bien du mariage. Quand sont venus les parents riches, et qu’une attention spéciale leurs est donnée… Je n’ai pas compris pourquoi. Deux jours après s’être mariés, ils embarquent pour le Brésil. Ma mère est très, très malheureuse et tombe malade. J’entends des commentaires, mon père a pleuré au moment du départ de ma sœur. Je ne pouvais pas imaginer mon père en pleurs, plus encore, parce qu’il ne prenait jamais une part active aux questions de la maison. Durant toute ma vie, jusqu’à sa mort, pas une fois il ne m’a réprimandé. La personne qui résolvait tout à la maison, était ma mère.

À cette époque je fréquente encore l’école public et le Heder. J’ai dix ans. Un certain jour un ami m’invite à jouer chez lui. J’y vais au lieu d’aller au Heder. Le jour suivant j’ai peur de retourner au Heder: si on me questionne pourquoi aurais-je manqué ? Je n’ai pas de réponse. Ainsi pendant deux semaines je ne fréquente pas le Heder, jusqu’à ce que ma mère le sache (J’ai été battu suffisamment !)
À l’école, je participe des jeux de mes camarades, j’ai peu d’amis. La meilleure époque pour moi, sont les vacances. Mon père a changé de travail, il travaille pour son propre compte ; il loue des jardins fruitiers avec mon oncle. Nous allons à la campagne pour trois mois, une ambiance que j’adore ; là je reste avec les paysans, monte à cheval, garde les vaches. Mais mon père n’a pas de chance. L’hiver de l’année suivante est très rigoureux, et abime les plantations. Une fois de plus nous perdons toutes nos économies.
L’année 1934, je termine l’école. La même année, mon autre sœur voyage au Brésil. Il faut que je fasse quelque chose mais personne ne me conseille sur ce que je dois faire. Mes parents ne savent pas me conseiller. Il faut que j’apprenne une profession.
Un ami d’école travaille avec son frère et m’invite à aller avec lui. Ils ont une petite fabrique de meubles. J’ai une qualité, seulement une, une certaine facilité à apprendre. Après six mois je vais dans une autre fabrique et je commence à gagner un petit salaire. À cette époque je deviens associé de la « Bibliothèque du peuple ». En réalité, c’est seulement un nom ; derrière il y a le parti communiste. Je fréquente les réunions pendant un an, après j’arrête : nous avions, toutes les semaines, des rencontres et des leçons. Toutes les conférences tournent autour des capitalistes. Ils disent que les riches sont les coupables de notre pauvreté. Cela ne me convainc pas. Quand je commence à analyser je pense : comment se peut-il que Régina, son père et tant d’autres aient la faute d’autant de pauvreté ? Je comprends que le problème n’est pas avec les riches mais qu’il doit y avoir d’autres raisons. Je mentionne Regina, une jeune-fille de mon âge, qui est la fille du propriétaire de l’immeuble où nous habitons. J’adore cette jeune-fille, j’envie les garçons qui fréquentent sa maison. Mais je ne me suis jamais permis l’illusion de pouvoir tomber amoureux d’elle. Je savais que son père était un homme bon et que d’autres riches étaient aussi de bonnes personnes : la solution à la pauvreté n’est pas que les riches deviennent pauvres, ou soient égaux à nous.

Dès mes premiers souvenirs, j’étais un mec bizarre. Je veux sortir d’où je suis à n’importe quel prix. Mais il n’y a pas de possibilité, personne ne m’encourage, ni m’aide. À cette époque, je me souviens qu’une certaine nuit je suis arrivé à la maison à onze heures passées. Ma mère n’était pas encore endormie. Mon heure pour rentrer le soir est jusqu‘à dix heures. Ma mère s’est énervée et m’a interdit de sortir pendant une semaine. Cette semaine enfermée à la maison, je lis un livre de Jack London, Martin Eden. Ce livre m’a fait une énorme impression : j’ai passé beaucoup de temps à penser à la différence des classes. Tous les hommes sont égaux, la différence est dans les opportunités qui leurs sont données.
Avec mes amis, je ne peux pas parler de ces sujets. Ils vont me trouver fantaisiste, bizarre ; ils le trouvent déjà. Ils sont plus réalistes que moi, prennent la vie avec plus de naturalité, simplement comme elle est. Je pense qu’ils n’ont pas cette inquiétude que j’ai toujours eu. Ils se divertissent comme ils peuvent. Moi de mon côté je n’ai pas profité de ma jeunesse.
À cette époque j’ai dix-huit ans. Mon plus grand divertissement est le cinéma. Ce que je vois dans les films me fascine. Je travaille déjà depuis quelques années dans cette entreprise. Tout ce que je gagne je le donne à la maison. Pour mes dépenses personnelles comme cigarettes et cinéma, je dois demander de l’argent à ma mère. Un certain jour en revenant du déjeuner au travail, avec un petit peu de retard, mon chef me dit ironiquement « Aujourd’hui tu as déjeuné un petit poisson, c’est pour ça que tu as mis autant de temps ! ». J’ai perdu mon calme et ai répliqué que « il ne me laissait pas gagner suffisamment pour acheter un grand poisson » et ai demandé mon solde de tout compte. Un certain temps se passe et je ne retrouve pas d’emploi. Peu de temps après le père d’un ami décède, il hérite d’un petit atelier de meubles. Il a besoin de continuer l’atelier, et de s’occuper de sa famille, mais n’a aucune pratique de la profession. Il me propose d’entrer comme associé. C’est en 1938. Je me suis développé dans la mesure du possible, dans cet endroit sans aucun capital. Malgré tout j’ai progressé.

1939

En 1939, l’Europe était déjà agitée. J’accompagnais les évènements dans les journaux. Hitler avec son arrogance obtenait de nouveaux succès. Quand l’Allemagne a occupé la Tchécoslovaquie, la Pologne a soutenu l’Allemagne pour gagner un petit morceau de terre. Comme nos gouvernants étaient aveugles ! Tous dans la rue nous savions que la prochaine victime serait la propre Pologne. À cette époque il y avait aussi déjà des partis antisémites officiels. Les étudiants juifs souffraient d’humiliations dans les universités, les commerçants de piquet devant leurs magasins. La situation devenait assez difficile. Dans mon ingénuité, je désirais la guerre. Mais dans le fond, je ne croyais pas qu’elle viendrait.
A la maison rien n’avait changé. Depuis le début de 1939 toute la communauté juive vivait dans l’attente. La presse et la radio nous alertaient avec des nouvelles venues de l’Allemagne.
Après des mois d’inquiétude, est arrivé le triste jour du premier septembre. J’étais sur le chemin du travail quand j’ai entendu le son de l’artillerie anti-aérienne. Officiellement le début de la guerre n’avait pas été encore annoncé. Au même instant j’ai aperçu les avions. Mes chers concitoyens polonais disaient qu’on ne devait pas s’alarmer que l’armée polonaise était expérimentée et que certainement elle allait repousser l’ennemi. L’expérience a été triste. A basse altitude, les avions allemands ont commencé à bombarder les maisons et à mitrailler les passants dans la rue. C’est ainsi que nous avons su que nous étions en guerre. Juste après la radio l’a annoncé officiellement. Ils disaient que l’Angleterre était avec nous. Ce fut un vendredi triste.
Le jour suivant les avions allemands sont revenus, en jetant d’autres bombes. La même nuit la ville était en flamme. La majorité des personnes a fui vers la campagne. Ma famille aussi a quitté la ville. Personne ne savait plus exactement ce qui arrivait. La radio ne fonctionnait plus, il n’y avait plus aucun ordre. C’était le chaos. Nous sommes restés deux jours à la campagne. Nous avions à nos côtés des milliers d’adultes et d’enfants. Le troisième jour nous avons su que les allemands avaient occupé Varsovie. Ils ont donné l’ordre que nous retournions chez nous.

De retour à la maison, tout était intacte. Le jour suivant, des officiers de l’armée allemande, ont occupé le rez-de-chaussée et le premier étage de notre immeuble. Ils y ont installé la Commandatura allemande. Le propriétaire de l’immeuble est venu habiter avec nous, dans notre appartement. C’était le 9 septembre. Trois jours après les allemands ont fait une perquisition inespérée. Tous les hommes de 17 à 50 ans ont été embarqués. Nous avons tous été parqués sur un terrain vague, surveillés par les SS. Là nous avons passé deux jours. Le troisième jour les allemands ont appelé tous les boulangers de la ville qui se trouvaient parmi les prisonniers. Ceux qui se disaient l’être et qui ne l’étaient pas, ont été sommairement fusillés sur le champ. Après ils nous ont mis sur quatre files et mis en marche en direction de la frontière allemande. Dès que nous sommes sortis de la ville, ils ont donné l’ordre de séparer les juifs des polonais. Les polonais marchaient dans les rangs de devant et les juifs dans ceux de derrière. Il faut imaginer 20 000 hommes de tout âge sur quatre rangs faisant une file de 4 km, sur une route sans chaussée, poussiéreuse un jour de 25° C. Tous sans eau depuis trois jours, escortés par des allemands à cheval.
Pour nous c’était un véritable enfer. L’après-midi de ce jour, nous sommes arrivés dans la prochaine ville à 30 km de distance. Ils nous ont donné l’ordre de nous asseoir en rase campagne, tellement près les uns des autres que nous n’avions pas la possibilité de bouger les bras. À cette heure sont apparus des SS qui nous ont donné l’ordre de leur donner tout l’argent et les objets de valeur que chacun avait sur lui. Ceux qui avaient gardé quelque chose, ont été inspectés et tabassés jusqu’à saigner. Deux hommes l’ont été à mort. Cette plaisanterie a duré quelques heures.
La nuit est tombée. Nous étions tous morts de fatigue et ne raisonnions plus. J’ai commencé à somnoler. Aux alentours de minuit nous avons été réveillés de ce cauchemar par des claquements de tirs dirigés vers le milieu du groupe. Nous avons tous commencé à courir dans tous les sens, comme un troupeau sauvage. Je ne sais plus comment nous avons terminé à l’intérieur d’une église de cette ville. Il suffit de dire que dans cette église auraient tenu 2000 personnes, nous étions 20 000 enfermés à l’intérieur.
Ce qui s’est passé cette nuit, dans cette église, personne ne saurait le décrire. Les personnes suffoquées mouraient de soif. Un de mes amis s’est évanoui, je l’ai tenu par le bras jusqu’à ce que moi-même je perde connaissance. Les hommes demandaient à s’uriner mutuellement l’un sur l’autre. Dans ces circonstances, l’être humain devient pire qu’un animal. Au lever du jour, les portes se sont ouvertes, nous sommes sortis en courant. Les allemands nous attendaient dans une formation de deux files le long de la sortie avec les fusils dirigés sur nous et nous frappaient pour nous remettre en ligne. La marche a recommencé vers un autre endroit.
Il faut souligner, de nouveau, que le mois de septembre 1939 a été d’une chaleur hors du commun. Il semble que Dieu ait voulu nous punir plus encore que les allemands. Nous marchions toujours sur des routes parallèles sans chaussée, la poussière et la chaleur étaient insupportables.
Ce jour-là, en passant dans un village, les femmes nous ont apporté des bouteilles d’eau, les allemands ne les ont pas laissé faire. À un moment un de mes amis est sorti de la file pour prendre une bouteille. Un allemand est arrivé et lui a planté une baïonnette dans la cuisse. Le sang a jailli, j’ai pris mon ami par les bras et je l’ai tiré avec nous. L’allemand qui avait blessé mon ami était un homme de 40 ans de qui j’attendais un peu plus d’humanité : une bête avec des traits humains. Quelques instants après, un autre allemand s’est approché, cette fois-ci un jeune-homme, je ne sais pas, peut-être n’avait-il pas 20 ans. Il nous a demandé de nous arrêter, a tiré une bande de tissu de sa poche pour faire un pansement, et nous a accompagné dans les premiers rangs où il était plus facile de marcher. En réalité, on aurait pu espérer plus de violence d’un jeune, plus vulnérable à la propagande.

Pendant la marche de cette journée, beaucoup de personnes sont restés en arrière, mortes. Je dois décrire le cas que je n’ai jamais oublié : c’était une famille juive nombreuse, trois frères et deux oncles. Alors que je trainais mon ami blessé, j’ai vu tomber à terre évanoui un des trois frères. Il était encore vivant et personne ne l’a aidé. Il n’est pas revenu chez lui et quand je suis rentré chez moi, les parents de ce jeune homme sont venus me questionner sur leur fils. Je ne suis pas arrivé à dire aux vieux qu’ils avaient élevé de stupides égoïstes ; ce jeune homme aurait pu survivre à cette marche s’il avait été aidé. Les années suivantes m’ont montré que, moi-même, je n’étais pas, moi aussi, autre chose qu’un stupide égoïste.
L’après-midi du même jour, nous nous sommes arrêtés dans une autre ville pour passer la nuit, cette fois dans une synagogue. La population juive nous a apporté alimentation et eau. Des médecins sont venus aussi pour aider les blessés. Le jour suivant des camions de l’armée allemande sont arrivés pour nous emmener vers une autre ville, proche de la frontière allemande. Dans cette ville nous avons été mis dans une unité pénitentiaire, mais à l’intérieure il n’y avait pas de place pour tous, moi et de nombreux autres sommes restés dans les cours. Les allemands poussaient les polonais à se battre avec les juifs, ce qui a donné l’origine à un nouvel enfer.
La nuit nous avons été amenés à la gare ferroviaire et mis dans un train de marchandise. Nous avons passé la nuit en blanc, personne n’a dormi. Tous serrés dans le wagon fermé, on ne pouvait pas s’asseoir tellement il y avait de gens. Ceux qui étaient près des petites fenêtres tentaient de reconnaître vers où nous étions emmenés. Tous nous avions déjà entendu parler des camps de concentration en Allemagne. Nous n’avions aucune illusion à ce sujet. Quand le jour s’est levé, le train s’est arrêté dans une ville allemande.
Dans la gare les allemands se moquaient de nous. Ils riaient et disaient :
Vous, porcs de polonais, vous disiez que vous alliez occuper Berlin, hein, maintenant vous allez occuper…
Nous avons passé toute la journée, dans la même gare, enfermés dans les wagons. Dans l’après-midi sont venus des soldats et ont distribué de l’eau et un demi pain pour chacun. Puis de nouveau nous avons été ramenés aux wagons. Aux alentours de minuit, le train a commencé à marcher. Le jour suivant nous étions de retour dans la même ville dont nous étions partis deux jours avant. Dans notre train est resté à peine la moitié du transport initial. L’autre moitié avait déjà été emmenée dans l’autre direction. Ils sont restés dans un camp de concentration où a été emmené mon ami celui qui était blessé. Ils sont restés trois mois dans ce camp ; nous nous sommes retournés dans une ville polonaise à 200 km de ma ville. La chance a été que les allemands n’avaient pas préparé d’endroit pour nous dans le camp de concentration. Ils nous laissaient sortir du train, par groupe de cinq personnes. Quand les premiers disparaissaient à leur vue, ils libéraient les autres. J‘ai mis trois jours pour revenir à la maison.

Quand je suis arrivé, ma ville était pleine d’allemands. Varsovie avait déjà capitulé. Dans notre ville les allemands se comportaient comme des bêtes sauvages. Quotidiennement ils prenaient des milliers de juifs pour aller travailler sans nécessité, seulement pour nous casser le moral. La majorité des juifs de Pologne utilisait la barbe longue. Les allemands s’amusaient à couper et à arracher les barbes des personnes, les tabassant et, de temps en temps, tuant quelqu’un. Un jour mon père est arrivé à la maison avec la barbe coupée. C’est difficile de dire la tristesse que cela lui a causé, et à nous aussi. Réellement tout le monde souffrait ; certains parmi nous avaient déjà perdu un membre de leur famille dans cette première confrontation avec les forces allemandes. Mais c’est quand les choses arrivent dans sa propre famille, que l’on sent alors la réalité. Quotidiennement de nouveaux ordres étaient imposés aux juifs. L’un d’eux a été de mettre un brassard blanc avec une étoile de David. Nous avons été interdits de passer dans de nombreuses rues et quotidiennement des marchandises d’entreprises juives étaient réquisitionnées. Nos concitoyens polonais regardaient ça avec une grande satisfaction. Dans notre maison il y avait une certaine tranquillité. Parce que la Comandatura allemande était installée au rez-de-chaussée de notre immeuble, nous n’avons pas été très perturbés.

1940

Cette relative tranquillité dura peu. Un certain jour, l’ordre est arrivé que nous quittions l’immeuble dans un délai d’une heure. Nous avons trouvé un autre domicile dans le même quartier.
Nous nous approchions de l’hiver 1940. La situation empirait quotidiennement. Les allemands ont formé une gemainde, une représentation judaïque. Cette institution devait repasser tous les ordres et résoudre les questions entre juifs et allemands. Elle devait fournir la main d’œuvre pour les camps de travail et aider les allemands dans les plans diaboliques qu’ils tramaient.
Il était encore possible de fuir, nombre d’entre nous sont partis vers la région de Pologne occupée par la Russie. Deux de mes amis se préparaient à fuir. J’ai décidé d’aller avec eux. Mes parents n’ont pas fait d’objection et je suis parti. Je suis resté avec eux pendant quinze jours. J’avais même trouvé une chambre pour habiter, suffisamment grande pour toute ma famille. Je suis revenu à la maison en pensant les convaincre de m’accompagner, mais ça n’a pas été possible, je n’y suis pas arrivé. Il ne voulait pas laisser le peu de pauvreté, le quasiment rien qu’ils avaient. Regardant sous cet angle, aujourd’hui je perçois que, malgré la situation, il était impossible d’imaginer ce qui allait arriver. J’ai décidé de rester avec mes parents.
Un certain jour est sorti une loi pour former un ghetto, dans notre ville. La vie dans le ghetto était horrible, nous habitions plusieurs familles dans la même chambre. Aliments et hygiène manquaient ; les allemands nous ont interdit de sortir de chez nous. Après 18h les rues étaient dans l’obscurité. Les maladies ont commencé à attaquer. La gemainde a institué une police israélite. J’ai été appelé pour rentrer dans cette police, je n’ai pas accepté. Graduellement nous étions détruits psychiquement et physiquement. Les personnes deviennent indifférentes à tout, restent sans réaction, comme des animaux.
Nous ne sommes pas restés très longtemps dans ce ghetto. Un certain jour, quand le plus fort de l’hiver est arrivé, une loi est sortie que tout l’état devait être « judenrein », « nettoyé des juifs » et tous les juifs transférés au ghetto de Varsovie. À Varsovie il était impossible de trouver un logement. À la fin nous avons été obligés d’habiter dans une synagogue avec trente autres familles. S’il existe un enfer, c’est là l’enfer des vivants ; sans aliment, sans chauffage, sans aucune possibilité de travail. Aujourd’hui, en m’en rappelant, je ne comprends pas comment nous n’avons pas mis un terme à notre propre vie.
Après une longue recherche, j’ai trouvé un service dans un atelier juif qui travaillait pour les allemands. Je ne gagnais quasiment rien. Comme il était interdit de sortir après 18H, j’étais obligé de travailler et de dormir sur un banc du service. Je sortais seulement le dimanche pour voir mes parents. Dans ma famille personne n’a obtenu un travail quelconque. Et avec ce que je gagnais il n’était pas possible de vivre.

1941

Ce sont passés trois mois. Une certaine nuit je me réveille d’un cauchemar. En vérité, c’était plus qu’un cauchemar. J’ai rêvé que mon père était mort. J’étais bouleversé, je ne pouvais pas espérer l’heure de revenir à la maison. Quand je suis arrivé à la maison mon père était déjà mort. Mon père, mon père chéri était mort de faim. J’ai découvert ce visage innocent, il était mort. Je crois que si cela était arrivé aujourd’hui, je serais mort avec lui. Ces assassins… Ils en ont fini avec nos vies.
Pour enterrer mon père, j’avais besoin de grandes protections et faveurs. Les morts étaient retirés par les services funéraires. Les services funéraires ne s’en sortaient pas. Mon père a été retiré à 9h du matin, j’ai cherché mon oncle qui avait une certaine influence. Après je suis allé chercher avec lui le cadavre de mon père à la morgue. À peine deux heures après il y avait déjà plus de 300 cadavres empilés sur le corps de mon père. En revenant de l’enterrement, j’ai pris la décision de fuir du ghetto avec la famille qui me restait. Les parents de mon ami avaient fui vers un autre état où les ghettos n’avaient pas été encerclés ni concentrés dans une seule ville. J’ai choisi la fuite.
Nous nous sommes préparés en mai 1941 ; une première fois, j’ai tenté la fuite mais ça n’a pas marché. Quelques jours après nous y sommes arrivés. Je veux décrire comment s’est passé cette fuite, ce à quoi ma pauvre mère a dû se soumettre. Le ghetto avait des portails. Il était impossible de s’échapper par ces portails, car ils étaient fortement surveillés par les allemands et par la police judaïque. Le ghetto avait aussi de nombreuses rues séparées du secteur polonais par un mur. Le mur avait environ 4 m de hauteur. C’était par ce mur que j’avais décidé de fuir. Il fallait que je soulève ma mère, mes deux sœurs et une petite cousine, que nous avions décidé d’emmener avec nous, pour passer par-dessus ce mur ; ensuite il fallait les aider à descendre de l’autre côté. Du côté arien, il était nécessaire de disparaître le plus rapidement possible. Nos vêtements pouvaient être immédiatement reconnus. Mais il était tôt et nous sommes arrivés à échapper à la ville. Nous savions qu’il nous fallait éviter les trains et n’importe quel autre moyen de transport public, dans un état « nettoyé des juifs » cela pouvait représenter un péril mortel : n’importe quel juif pris en dehors du ghetto était sommairement fusillé. Nous avions décidé de fuir à pied, malgré le risque de mort. C’était mieux que ce soit comme ça, si tout devait se terminer, que cela se termine rapidement.
La distance à parcourir dans la campagne était de 70 km. La nuit il fallait dormir en rase campagne. Aucun polonais nous a laissé passer la nuit dans sa cour. Deux jours après nous avions atteint l’autre état. Dans cet état les juifs étaient déjà dans des ghettos, mais les ghettos n’étaient pas encore fermés. Chaque ville avait son ghetto ce qui rendait les choses un peu plus faciles. Mais quand je suis arrivé, je suis tombé malade : typhus. Je suis resté inconscient deux semaines. La crise passée, je n’ai pas pu me lever. Ce que ma mère a souffert est impossible à imaginer. J’ai passé ma maladie entière dans une étable, pour deux motifs. Le premier : il n’y avait pas une chambre vide dans tout le ghetto. Et le second, ma mère avait peur que quelqu’un sache que j’avais le typhus ; on m’aurait emmené à l’hôpital et cela aurait signifié ma mort. Ma mère, ma mère chérie ! Une pauvre âme qui a souffert toute sa vie. Et les allemands trouvaient que les gens, comme elle, étaient périlleuses pour le monde.
Les allemands, aujourd’hui sont redevenus à nouveau forts, avec le droit de faire ce qu’ils veulent. Ils sont appuyés par plusieurs nations qui s’empressent de gagner l’amitié de ses assassins. Tout est réellement pourri !

Le 22 juin 1941, la Russie est rentrée en guerre, cela nous a donné une nouvelle raison de vivre. Mais la joie n’a pas duré longtemps. Bientôt nous avons su que les allemands commençaient à gagner la guerre, aussi sur ce front.
Quand j’ai pu marcher, je suis allé de cette petite ville à une autre où j’ai rencontré la famille de mon ami. Ils m’ont aidé à trouver un endroit pour habiter. Dans ce village il y avait seulement 5 familles juives. Jusque-là ils n’avaient pas beaucoup souffert. Là il n’y avait pas l’armée allemande, seulement un superviseur. L’endroit était petit et, moi et ma famille, nous ne pouvions rester que clandestinement, car les juifs étaient interdits de changer d’adresse. Même ainsi nous nous sommes organisés relativement bien. Je travaillais pour les villageois en échange de vivre. Je pouvais comme ça subvenir aux miens et récupérer un peu d’énergie.
C’est curieux comme les gens se récusent – ne veulent pas – croire au pire… Un certain jour, est arrivé un garçon de 15 ans d’âge d’une ville proche, il a décrit les horreurs qui étaient arrivés le même jour. Il nous a dit que les allemands avaient emmenés 5000 juifs en disant qu’ils allaient tous les tuer. C’était à l’automne 1941. Et moi, après tout ce que j’avais vu et vécu, je discutais avec les personnes que je connaissais, affirmant, avec conviction, que ça ne pouvait pas être vrai, que tous les juifs soient emmenés vers un endroit uniquement destiné aux juifs, que les allemands n’iraient, en aucun cas, tuer autant de millions de personnes. Mais encore, par ce que les anglais et les EUA ne permettraient pas cet absurde. Comment est-ce que le monde pourrait laisser faire cette barbarie ? Comment ai-je pu être aussi ingénu ? Ou serait-ce ma volonté de vivre qui ne me laissait pas voir et admettre la réalité.
Le fait est que pour nous il y eut encore quelques mois de relative tranquillité. On attendait seulement que cette tranquillité se poursuive. Un certain jour, est venu l’ordre que tous les juifs soient transportés dans la ville proche. Les allemands ont choisi entre les jeunes hommes dix pour aller travailler en forêt. J’étais parmi eux. De cette forme ma famille m’a été arraché une fois de plus. Je n’arrivais pas à me tranquilliser. J’ai trouvé un villageois qui est allé jusqu’au ghetto et m’a ramené ma famille.

À partir de là tout est devenu encore plus difficile dans notre vie. Maintenant ma mère et mes sœurs étaient obligés de rester cacher jour et nuit. Je les voyais la nuit, au changement de quart, au retour du travail, quand je leur apportais de la nourriture ; quand il a commencé à faire froid, le travail en forêt s’est terminé et nous nous sommes arrêtés. Nous savions que de cette manière les choses allaient empirer. C’est ce qui est arrivé.
Un certain jour est arrivé un camion avec des soldats allemands pour nous emmener tous. Ce camion est arrivé par surprise et personne n’a pu faire quelque chose pour s’échapper. Que faire avec ma mère et mes sœurs ? Les laisser cachées dans cet endroit, c’était les tuer de froid, ou si elles étaient découvertes par les allemands, elles seraient fusillées. De toutes façons, je ne les verrais plus. Les évènements demandaient que je raisonne et décide immédiatement. Il y avait encore une possibilité : les emmener avec nous et après essayer de fuir. Là le problème est qu’elles seraient illégales et seraient les seules femmes. Il fallait décider, prendre le risque de parler à un officier allemand et lui demander si elles pouvaient venir avec moi. Je pensais, si la réponse est négative et qu’il m’oblige à dénoncer leur cachette, je ne parlerais pas, même s’ils me tuent. (N’aurais-je pas parlé ?) Mais la réponse est venue, l’allemand a été gentil et m’a dit oui. Moi je n’imaginais pas que comme ça j’avais économisé trois balles à ces barbares cyniques. Et le comble, comme tous, il savait quel serait notre fin.
Pendant que nous travaillions en forêt dans cette région nous avions fait des contacts avec les partisans (Résistants polonais) et étions dans l’espoir d’une opportunité pour nous joindre à eux. Quand nous avons tous été sur le camion, les allemands sont allés prendre une bière et nous ont laissé sans garde. Ils savaient que pour nous il n’y avait plus d’endroit où fuir. Il n’était pas nécessaire de nous enfermer. Dans le village il y avait un intermédiaire qui faisait le contact avec les partisans. Moi et quatre jeunes hommes nous avons sauté du camion pour parler avec lui. Inutile. Il ne pouvait pas, ou ne voulait rien faire à ce moment, mais il nous a envoyé nous cacher dans la campagne jusqu’à ce qu’il prenne contact avec nous. Je lui ai demandé si je pouvais emmener avec moi ma mère et mes sœurs, il a refusé. Je suis revenu au camion, où étaient ma mère et mes sœurs. Elles pleuraient, alors je me suis résolu à rester avec elles. Les quatre jeunes sont restés en dehors. Après nous avons su que malheureusement ils avaient été fusillés.
La nuit le camion est arrivé à Skarzysko, un camp de concentration. Voyant que nous étions dans un camp de travail, je me suis réconforté. Dans ce camp de concentration j’étais un des rares, très rares, qui avait sa famille avec lui. J’ai commencé à croire que Dieu voulait que ma famille survive à la guerre. Quelle ingénuité !
Le jour suivant des contremaitres allemands sont venus de la fabrique de munitions, distant d’un kilomètre du camp. J’ai été immédiatement choisi pour la section du transport de charge. C’était un travail très dur : décharger des barres de fer des wagons et les empiler. J’ai trouvé la manière de travailler, et, apercevant mon habilité, les allemands m’ont transféré rapidement pour un autre travail.
Ce nouveau travail était bien pire et de beaucoup plus de responsabilité. Je restais à l’entrée d’un four énorme où des blocs d’acier arrivaient en braise. Mon obligation était de prendre chaque bloc avec une espèce de ciseau pendu par une chaine pour le mettre dans une presse qui façonnait la cartouche d’un projectile. De l’autre côté de la presse, une autre personne retirait la pièce déjà façonnée. Chaque bloc en braise avait 60 cm de longueur pour 20 cm de largeur et 20 cm de hauteur, ce qui représentait environ 60 kilos. La chaleur, la soif, la difficulté pour prendre ce bloc d’acier avec les ciseaux et le mettre dans la presse requérait un effort très dur pour une personne seule, 12 heures sans arrêt, tous les jours. Je crois que, dans une situation normale, il aurait été nécessaire 3 ou 4 personnes pour réaliser cette tâche, avec une bonne alimentation.

1942

Dans les premiers jours au camp de Skarzysko, mes sœurs ont été emmenées dans différentes fabriques distantes de quelques kilomètres l’une de l’autre. Chaque fabrique a son propre logement, et nous n’avons donc plus la possibilité de nous voir.
Le camp dans lequel je suis resté est le principal. À l’entrée, du côté externe, il y a plusieurs baraques avec les bureaux allemands. À l’intérieure il y a une administration judaïque. Entre le commandant et les policiers, certains ne sont pas meilleurs que les allemands.
La situation de ma famille a empiré beaucoup dès notre arrivée dans cet endroit. Nous avons été séparés, nous ne pouvions plus nous voir, mais le pire est ma mère qui n’a pas été sélectionnée pour un travail, ce qui me laisse très inquiet Je suis allé parler au commandant juif du camp. Je lui ai demandé qu’il m’aide à trouver un travail pour maman, cela pouvait être dans les champs ou à la cuisine. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas décider seul, il fallait consulter les allemands. Mais il m’a promis de m’aider. Mais c’est, de nouveau, la même question : quand on ne sent pas la douleur à son propre pied, on ne la sent pas avec la même intensité. Je suis convaincu que si cela avait été sa propre mère, il aurait trouvé une solution, mais ma mère est restée sans travail.
Les jours se suivaient. Je soufrais beaucoup de cette situation. Un certain jour alors que je travaillais dans une chaleur brûlante, du sang a commencé à sortir de ma bouche et de mon nez. J’étais étourdi. Les jeunes qui travaillaient à côté ont tenté d’arrêter avec des linges mouillés, mais ça n’a pas marché. Le contremaître allemand, a demandé à ce qu’ils m’emmènent à l’infirmerie du camp à côté. Là ils sont arrivés à arrêter les saignements. Le jour suivant je suis retourné au travail. Par chance, ce jour-là, sont apparus dans la section où je travaillais quelques contremaîtres allemands demandant « Qui est charpentier ?» J’ai répondu que je l’étais. Ils m’ont emmené.
À la charpenterie, le travail est plus léger et ma situation s’est améliorée un peu. Mais ma préoccupation continuait la situation de ma mère : elle augmentait chaque jour. Je savais que cette situation ne pouvait pas durer sans qu’elle ait un travail, mais je ne pouvais rien faire. Le commandant juif du camp me promettait de résoudre le problème, mais il n’a rien résolu.
Un certain jour en rentrant du travail, je n’ai pas trouvé ma mère. Je l’ai cherchée, et elle était isolée avec quelques adultes et enfants, entre 8 et 12 ans. Ils étaient isolés dans une chambre, et surveillés. J’ai couru parler au commandant. Il m’a dit qu’il ne pouvait plus m’aider. Je suis devenu fou, je ne savais pas quoi faire. J’ai passé la nuit en blanc. Le matin j’étais obligé de retourner au travail. À 11 heures, ils sont venus du camp chercher le déjeuner pour l’équipe qui travaillait la nuit et m’ont dit que les allemands avaient emmenés les personnes isolées le jour antérieur. J’ai couru vers le camp, ma mère n’était plus là.
Et moi ? Qu’est-ce que j’ai fait pour empêcher ça ? Simplement je suis allé travailler. Comment j’ai pu aller travailler ce jour-là ? Aujourd’hui j’ai l’impression que j’ai fait ça pour fuir, pour ne pas être présent au moment où ils emmèneraient ma mère, au moment où j’aurais dû me sacrifier, mourir ou aller avec elle. Et ça n’est pas de la lâcheté, cet attachement idiot à une vie misérable. Pour ce fil de vie, la personne se laisse rabaisser jusqu’à se tourner misérable, inhumaine. La question que je me pose aujourd’hui, est-ce que cela vaut la peine de payer aussi cher pour une vie comme celle-ci ? Et moi qui adorais ma petite mère, pourquoi je ne me suis pas rebellé ? Pourquoi je ne suis pas resté cacher dans le camp avec elle ? Pour que lorsque les allemands viendraient la chercher, les attaquer. Qu’ils me tuent ou qu’ils m’emmènent avec elle ! Qu’est-ce que j’avais à perdre en fin de compte ? Quel sens avait encore, après tout, ma vie misérable ? Je ne passais pas d’un déchet, d’une scorie, une personne qui servait la pourriture allemande, ces bêtes sales. Je doute que je sois meilleur que n’importe lequel d’entre eux ; avec mon envie de survivre, j’étais en train de travailler pour eux.
Aujourd’hui je me sens confus. Pourquoi ? Reliant les points, analysant les faits après des années, il faut admettre que les allemands, réellement, sont une race supérieure. Après toutes les barbaries qu’ils ont commises, les USA ont monté un plan Marshall pour les relever de nouveau. La Russie considère que, en Allemagne orientale, ils ne sont pas des barbares et maintient une grande amitié avec eux. La France, l’Angleterre et tous les pays européens se courbent devant eux. Les pays sud-américains leurs donnent protection et les cachent. Et la majorité des personnes avec qui je parle considère les allemands intelligents, organisés, efficients, une grande nation. Il semble même que Dieu a mis une protection spéciale au-dessus d’eux. Je ne comprends ni la justice du ciel, ni celle des hommes.
En retournant à mon travail, je n’arrivais pas à me contrôler, j’ai fini par me blesser : une machine a coupé une partie de mon doigt. J’ai été renvoyé au camp. Je me suis couché, mais je n’arrivais pas à dormir, mes pensées étaient prises par la vision de ma mère.
J’ai vu comment ils la poussaient vers le haut dans le camion. Puis comment le camion courait en direction à Chidloviec, la jetant d’un côté et d’autre. J’ai vu ma mère pleurer, elle savait qu’elle allait bientôt mourir, et son cœur saignait de savoir qu’elle n’allait plus jamais voir ses enfants. Penser à cela me rendait fou. Après l’arrivée à Chidloviec, une place avec des milliers de juifs – vieux, jeunes et enfants – tous pleurant et criant. Et pour augmenter encore leur désespoir une horde d’assassins tabassant, les poussaient à l’intérieur de wagons de marchandise du chlore saupoudré au sol. Il faut que 120 personnes rentrent dans un wagon qui mal en aurait comporté 40. Finalement je vois ma mère dans un de ces wagons avec toutes les autres personnes. Le wagon est déjà fermé. Les larmes coulent, et seulement avec les larmes le chlore commence à se dissoudre. Les personnes commencent à suffoquer s’attirent vers les petites fenêtres qui ont des grilles, les vieux et les jeunes restent au centre. Beaucoup s’évanouissent. Ma mère aussi commence à s’évanouir, à défaillir, à perdre les sens, mais elle tente encore, avec toutes ses forces de garder l’image de ses enfants. Elle qui est déjà faible, s’affaiblit à chaque seconde, ses yeux deviennent vitreux, son cœur s’accélère, ne supporte plus et se rompt, comme tout à l’intérieur d’elle. Ma mère est morte. Morte oui, mais pas dans une chambre à gaz. Les allemands n’ont pas eu besoin de dépenser de gaz. Ma mère, ma mère chérie.

Après qu’ils aient emmenés ma mère, mes jours sont devenus encore plus gris. J’allais et venais du travail comme un automate. Un certain jour ma sœur plus âgée est venue pour se baigner avec d’autres du camp C, où il n’y avait ni bains, ni salles de bain. J’ai couru pour la voir, elle savait déjà que maman n’était plus avec nous.
Ma pauvre sœur comme elle avait changé. La peau toute jaunie, orangée. La poudre avec laquelle elle travaillait, je pense que c’était du souffre, pénétrait la peau, les poumons et la tuait lentement. Je n’ai pu trouver les mots pour parler avec elle. Elle a raconté que notre petite sœur, qui était dans le camp B, avait attrapé le typhus et lui ont dit qu’elle allait mourir. Je n’ai rien pu faire pour elles.
Quelques semaines plus tard, quand je l’ai vu de nouveau, elle était à la fin de sa vie, maigre la peau sur les os, les pieds gonflés prêts à éclater, les mains tremblantes, elle paraissait une personne beaucoup plus vieille. Dans ses yeux une tristesse qui m’a coupé le cœur. Elle pleurait en s’accrochant à moi. Elle recherchait mon aide. Notre petite sœur était déjà décédée empoisonnée à l’hôpital du camp, et nous savions tous les deux que nous étions en train de nous voir pour la dernière fois.
Et moi qu’ai-je fait ? Je n’ai rien fait, simplement, je suis allé travailler. Travailler, était une bonne excuse à cette époque-là, mais pas pour moi aujourd’hui. Même en cherchant à me justifier, je ne trouve aucune justificative réellement plausible, si ce n’est que je suis un lâche. Comme je suis un lâche. Comment j’ai pu aller travailler ce jour-là ?
Je regrette, mais je ne peux, je n’arrive plus à écrire…