« J’attends. Mais je n’espère rien. » Jacques Lacan (1)
J’ai contracté une habitude simple et réjouissante : samedi matin, je me livre à l’attention du barbier. Une demi-heure, je me recueille pour préparer le repos dominicale la tête entre des mains amies.
La soumission volontaire aux lames d’un modeste héritier d’Ambroise Paré développe une sorte d’assujettissement, une régression ; une mâle convention m’autorise à une détente profonde, une descente sur les fonts baptismaux de la jouissance, une intimité exquise ; remettre sa gorge à des mains qui se concentrent dans un soin extrême autour de son visage, le siège de quatre de ses sens.
Ab ovo le rituel solitaire éclot à quelques mètres de ma résidence, « no Paraiso », Sao Paulo. Le modeste temple de la précision est installé à l’ombre d’un jeune ficus centenaire dont les racines ne font aucun cas des dalles de béton du trottoir : naturelle subversion tropicale et son urbain embâcle.
Aucun signe ostensible n’attire le chaland ; sur la façade vitrée à mi-hauteur la porte est ouverte dès sept-heure du matin du lundi au samedi. Un accueil franc et sélectif attend les mâles de tout poil ; sur le verre dépoli, qui préserve le conservatoire des pollutions du troisième millénaire et de l’indiscret voyeur péripatéticien, s’affiche une simple paire de ciseaux, « Barbier César ».
Passé le pas de l’entrée au faîte modeste, une franche largeur et une hauteur sous plafond de près de quatre mètres, surprennent le client. Au fond de sa chapelle, la mouvante perspective du mètre-cinquante du maître en augmente l’ampleur. Les yeux s’offusquent de la généreuse lumière scintillante des lustres au néon sans réflecteur, aluminium fondu du meilleur style industriel de l’immédiat après-guerre.
A mon arrivée je suis salué :
–Bonjour mon ami ! Mon ami va bien ? Deux yeux narquois me dévisagent en coup de vent, par-dessus la lourde paire de lunettes qui glisse au fil de l’ouvrage sur le profil de caméléon.
–Buongiorno Signore !
L’aimable formalité ayant retenti, César ne m’adresse déjà plus la moindre attention, tout à l’exercice qu’il est de son artisanat fugace et précieux. Une coupe de cheveu est parfois le départ de la prestation, mais l’artiste brille dans le traitement de la barbe, ciseau et rasoir : celui dont la lame se loge pieusement dans le manche, réservé au professionnel et à l’amateur avisé, au tranchant infaillible qui le transforme en une arme blanche redoutée, le rasoir droit, « a navalha » !
Inattentif lecteur d’une revue « people », sur un fond musical sans couleurs ni saveur, j’accompagne la voix de basse éraillée de mon praticien préféré, initiatique : il s’assure, à la troisième personne du singulier, que l’homme à barbe qui me précède est satisfait. Une glace rectangulaire en main, à petits pas raides de côté, il circule pour que la mâle figure apprécie dans le miroir principale son image à trois-cent-soixante degrés. Après moult questions agrémentées d’une brosse soyeuse à la parcimonie exagérée, il fixe le client droit dans les yeux pour recevoir le satisfecit final !
Obtenu, César joue la fausse-sortie, repère quelques failles, corrige d’une excision un subtil désalignement de la mouche, trois poils inconvenants, retouche au ciseau quatre autres révélés au brossage. Le peigne glisse sur la superficie velue, le cisaillement agacé à vide de la double lame accompagne la dernière révision : le perfectionnisme de l’artiste est au-dessus de l’exigence de quelque quidam barbu !
Une enfantine allégresse contenue relève comme un point d’exclamation les traits fatigués du vieux comédien. Les protagonistes concluent la scène d’une congratulation complaisante : l’artisan remercie la fidélité de son client qui a son tour le loue pour la qualité de la prestation.
Le canard mondain abandonné, attentiste, je me focalise sur l’artiste.
Sans autre signe de préoccupation, César commence la restauration du décor. Raimu de la Marmousse, il prépare l’accueil de son prochain protégé avec l’animation vrombissante de l’abeille ouvrière et la subtile immodération de la lumière méditerranéenne : il débarrasse l’étroite tablette de ses ustensiles, effraye les poils rémanents d’une serviette autoritaire, lustre comme on fait la poussière, passe un balai sourcilleux.
Place nette urbi et orbi, César se savonne légèrement les mains, les rince abondamment, les sèche soigneusement, s’assure d’un rapide coup d’œil cabotin dans le miroir de l’évier qu’il est bien lui-même et que j’attends mon tour ; le regard sibyllin, le sourcil circonflexe, il m’enjoint :
— Mon Ami… !!! de rejoindre mon siège au centre de la scène.
Je prends place ; dans un souffle de vieille lavande, il me toise aimable, le poing sur la hanche, les pieds croisés, nous nous confessons quelques aménités cordiales. Puis d’une voix soutenue :
–Alors ?
–Comme d’habitude ! Monsieur me rase pour une semaine.
Le rituel continue : l’artiste se lance, monologue silencieux. Un insoupçonnable sourire glisse dans les plis souverains du parchemin de son visage solennel. Notre connivence a une qualification particulière : le partage de la blessure secrète des déracinés ; rarement abordé, vaguement suggéré, explicite dans la commande d’un coupe-chou, un « Böker » en acier inoxydable, pour terminer sa carrière « alla grande ! » Pour l’heure Napoli et Paris se sont jumelées, j’y gagne le rang de fin connaisseur et mon traitement, je crois, un up-grade.
L’homme tout entier se concentre sur la séquence de gestes qu’il va enchainer avec l’emphase et la précision d’un acteur consacré qui grave pour la postérité : César va donner un exemplaire unique de son savoir-faire de plus de soixante ans d’expérience, avec la sincérité d’un jeune premier, il est empreint du personnage qui est le sien, qu’il habite.
Une pression muette sur l’épaule m’enjoint de m’asseoir profondément ; un levier, dans un doux cliquètement de crémaillère, bascule le dossier en arrière ; en un écho plus aigu, l’appui-tête s’étend pour parfaire la position de la chaise devenue longue. Un pied assuré met en branle le suave hoquet huileux du vérin qui ajuste la hauteur du siège mécanique dont les reposes pieds me soulèvent sur un solide nuage. Une serviette de toilette immaculée, qui fleure le drap frais, vient se poser comme une corolle autour de mon cou.
Le maître vient s’installer derrière ma tête. Il me rafraîchit le visage de ses épaisses mains mouillées, attendrit le poil hérissé d’une semaine de négligences par un massage singulier, un brossage attentif et viril du plat de la main : les paumes vont, viennent sur mes joues, sur les flancs de mon cou, les pouces concluent et redessinent volontairement le contour de ma lèvre supérieure. Le rare contact décidé tonifie ma peau détendue, et simultanément donne l’occasion à mon Figaro de se familiariser à nouveau avec sa texture ; il s’inquiète des failles, mesure la résistance de la pilosité. Un jour plus en verve il repoussa d’un revers définitif l’usage du linge de tissu éponge chaud et humide qui eût amolli l’épiderme et compliqué sa tâche sans améliorer le résultat : ainsi soit-il !
César s’est éloigné, revient un bol chromé au mélange savonneux en main, un court mouvement circulaire du poignet agite un pinceau trapu à manche de corne : il se rapproche, le blaireau roule entre ses doigts un peu courts avec l’application de l’enfant à sa peluche. Ses genoux ankylosés par les années de station debout le freinent, ses pieds un peu gourds glissent chevauchants sur la porcelaine grenue ; l’endos temporel projette une ombre brune sur son épaule et dans son persiflage laconique.
Une crémeuse écume monte de la coquille métallique qui tourne lentement callée au creux de sa patte gauche ; le maître en surveille l’expansion qui sourd capiteuse sous le fouet énergique et serein. Madré, il en maitrise les débordements ; campé à la verticale de mon menton il vérifie qu’un insignifiant poireau n’ait échappé à sa sobre palpation.
Après qu’un mouvement de ballet du poignet ait essuyé l’excès de mousseline savonneuse qui menaçait de s’épancher, le barbier souverain l’épand sur mon visage dans un passage ample et précis. Le large pinceau part de mon menton, remonte les traits de mon visage, redescend le long de mon cou recouvrant la totalité des surfaces affligées par la rugosité pileuse conventionnellement honnie. La recherche du plein et du délié appropriés pour mieux couvrir la largeur ou l’étroitesse des courbes anguleuses de ma figure, le tournoiement de l’outil pour pénétrer le poil desséché, le brosser de la peau encore revêche, l’insistance au pourtour du maxillaire inférieure où la barbe est plus dense, où la lame se fera plus pesante, et enfin le dépôt d’une fine touche uniforme dans l’espace exigu de la moustache, confèrent à l’usager du crayon à poil le rang de calligraphe.
Il recommence, renouvelle, répète à satiété l’exercice ; quelques minutes se passent avant que les préambules ne se concluent ; d’une esquive en demi-cercle mon héros vérifie, l’œil minutieux, son patient : le soigneux badigeon aurait-il oublié de recouvrir d’albâtre une lisière ? Ou aurait-il débordé sur une surface inadéquate ? Cette attention minutieuse n’a pas de comparaison !
Bol et blaireau déposés sur la margelle devant la glace, l’apprêt hydratant laissé à son propos, le samouraï de salon ouvre le compartiment refuge de ses sabres. Exorde ex abrupto, aucune promiscuité avec l’odieuse « shavette » moderniste ! Quatre nobles instruments sont sobrement gardés à portée de main, soigneusement repliés. La première lame au manche plus claire est dédiée aux basses œuvres, aux poils rebelles des retouches finales des coupes de cheveu. La deuxième est la compagne de longues dates, celle que César affectionne de toute la puissance de son âme chrétienne, celle qui se confond avec sa main par la force de l’habitude. La troisième de la même marque que la précédente, est la petite dernière : l’insoumise, dont le fil résiste au repassage absolu, qui irrite les peaux les plus fragiles, mais dont la saisie jette une étincelle de jouvence dans le regard glamoureux du vieil interprète : l’amante rebelle. La dernière repose au fond du tiroir, mélancoliquement conservée dans sa boite d’origine, souvenir des premières passes d’armes.
Il choisit la novice pour le premier passage ; il la déshabille de son fourreau de feutrine d’un œil attendri, il l’ouvre ostensiblement en me jetant, brièvement, tête baissée un regard souriant, remerciement silencieux pour ma participation à son acquisition, freiné par l’ombre d’un rictus préventif contre l’éventuel dé-service.
Si l’affûtage des lames est une œuvre secrète que cultive mon hôte lorsque le public n’est pas au rendez-vous, l’aiguisage fait montre de sa capacité à dompter l’acier trempé, le revêt de son habit de prestige. Le client prend, alors, la mesure de l’excellence de son office. Attachée de tout temps au montant de mon siège, une sangle de cuir que raidit d’autorité sa main gauche, reçoit coucher la jouvencelle factieuse. Pour lui donner son biseau, maintes fois il passe et repasse la résistante esclave sur la peau noircie par les années de friction du métal ; elle susurre à l’oreille du maître un chuintement velouté : la belle difficile se livre, inexorablement.
César finit l’apprentissage de la jeune fille des forges de Solingen sur un vieux croupon tendu sur un support en bois graissé d’une noisette de mousse à raser : il vient lisser son fil dans un mouvement plus lent et court, d’une main plus massive, plus précise, scrupuleusement il surveille les progrès susurrés de la nouvelle recrue. La poursuite facétieuse du dressage minutieux de la favorite en devenir ravit le barbon.
Momentanément satisfait par les résultat de son élève, notre Compagnon barbier abandonne alors les cuirs pour faire chanter l’émouture presque-parfaite de la lame : d’une torsion transversale d’extrême connivence, il en rappe le tranchant dans le vélin de la paume à demi-fermée de sa main gauche ; il écoute trois fois le doux crissement de son éveil, accompagne attentif l’évolution de l’aigu sonnant, sourit satisfait, essuie sur le revers de sa manche les éventuelles poussières d’acier, ou l’apaise-t-il ?
Plongeon dans un liquide probablement antiseptique et séchage rapide entre deux doigts au revers de la serviette de mon col viennent conclure la préparation de la novice. Rangée soigneusement dans sa chasse de corne noire elle rejoint ciseaux pointus et peigne fin dans la poche-poitrine.
La tiède neige de savon a agi, le poil s’est assoupli, mais son onctuosité a perdu de son uniformité, quelques bulles ont écloses. Le blaireau court couvrir les failles du champ nacré. L’empereur de mon salon ouvre alors, respectueusement, son rasoir droit ; dans sa main il le loge en ailes de mouette, le pouce fait face à l’index et au majeur pour tenir fermement la soie, l’annulaire se loge sur le crochet, l’auriculaire se charge du manche.
Je ferme les yeux pour mieux me concentrer sur les sensations de la minutieuse gestique. Le pouce de la main gauche marque le haut de la patte, là où se terminent les cheveux pour que la nouvelle promue fasse son entrée ; elle s’applique, se couche minimaliste, le coude se relève, la main se crispe, le fil progresse d’un millimètre : ouverture d’une brèche dans la plantation hirsute nécessaire au recul du vrai départ. L’angle d’attaque dans une subtile composition entre la souplesse et le poids de la main s’ajustent, le tranchant court quelques centimètres respectueux du sens de la barbe : l’acier glisse d’un crissant velouté dans le maquis revêche du pelage de la semaine. Un équilibre entre force et légèreté prend en compte la densité et l’épaisseur du poil, le retire incidemment hors de son bulbe, le décolle radicalement de sur la pente savonneuse qui protège l’épiderme. Pendant qu’un doigt attentif tend la petite étendue de peau à traiter, dans un déroulé impérieux de peu de gestes, le premier passage de rasoir se déroule succinct : la surface laissée à l’abandon de la sauvage nature humaine est dégauchie, le contact est limité, mais l’attitude impérative.
J’entrouvre les yeux, un amas de mousse salie de noires fractions ponctue le carré neuf d’un papier éponge à la marge du miroir, tel un dernier paquet de neige au printemps. Immobile je respire au plus juste pour ne pas gêner la réalisation de l’œuvre en cours : j’en suis la plastique et le commanditaire, l’objet et le mécène. César joue cette grave comédie avec une conviction réelle, l’interprétation se déroule dans un silence pondérable que j’accompagne dans un recueillement tendu.
La moustache n’est pas touchée par ce premier exercice, elle reste recouverte de son court manteau blême ; l’espace étroit, la population dense, la peau tendre et l’ourlet de la lèvre supérieure requièrent une attention particulière, et le meilleur instrument.
Le gros œuvre réalisé, le blaireau et sa danse tournoyante recouvrent mon visage et mon cou d’un nouveau nappage. J’accompagne le changement de partenaire du maître de ballet des sabres : la candide est réservée dans son étui, retourne dans sa cachette pour laisser place, à la sœur aînée.
Le jeu est entendu entre la main césarienne et la favorite ; elle s’ouvre avec l’automatisme d’un absolu naturel, la gestuelle procède, le maître n’intervient plus, se réjouit de la séquence rodée, ludique : l’absence de surprise l’inscrit suspendu en lisière du temps, tout au plaisir confus de l’instant, il semble s’en détacher dans un éclat d’éternité.
La dame a droit au même double passage au cuir, mais le mode est plus agile, une réassurance quasi symbolique. Une onde sereine court les traits lourds du vétéran : la promesse du travail bien fait, mille fois réalisés, l’assagit, la main s’arrondit, le geste se malléabilise, un rai d’appréhension s’évanouit ; tout est à sa place dans un sorte d’immuable.
Aseptisation plongeante, séchage sur la bouclette de mon col, la belle ténébreuse retourne en coulisse ! Petit badigeon d’un blaireau mutin, sur une joue, sur l’autre, de la glotte au menton pour refaire l’immaculé manteau ; coup d’œil inquisiteur sur le pourtour de ma face. Automatique le pouce gauche se pose en aval de la main droite qui s’arme en paire à la veille de se lancer sur la piste glissante. César se courbe sobrement ; avec les traits du visage et du cou, le regard se tend à la poursuite de l’excellence du mouvement. La deuxième danse s’attaque de bas en haut, poil à rebrousse pour être mieux circonscrit, décollé. Je tends mon cou dans l’attitude absurde de l’animal suicidaire, qui offre volontairement sa jugulaire à trancher, un frisson glacial me traverse, terroriste…Le velouté du bref chuintement du touché souverain et le risque potentiel qui s’efface, agrémentent instantanément d’un souffle de soulagement le sentiment d’absolu soumission requise : troublante apparence à la perspective insinuée, nébuleuse courbe à l’étrangeté acerbe d’un lointain fantasme « maupassantesque » !
La remontée est exigeante, le pas plus court, plus serré pour être plus efficace. Le fil tire hors de leur gangue les pileux individus, debout les décapite, la trajectoire ne tolère aucune faille. Le geste assuré s’adapte parfaitement au terrain hétérogène ; une attention redoublée commande le virile et minutieux ponçage de peau ; le derme s’étire, sur le point de s’irriter il rosit, le bref échauffement interdit tout insistance. L’absurde fantasmatique cède à une agréable sensation de bien-être, une détente de rescapé m’envahit.
Dans un effort de concentration évident, l’artiste remonte ses lunettes au sommet de son nez, les deux rides du lion se creusent au point de n’en faire plus qu’une, un tic retrousse la lèvre inférieure qui s’entrouvre.
Posément le despote, fer et cuir, remise sa compagne tranchante dans son manche et à sa place, dans la poche sur la gauche de sa poitrine ; sans relâcher, il repasse l’espace de la moustache d’un pinceau pointilliste. Le sommet de son artisanat est proche : l’étroitesse de l’enclave, la variété du relief des frontières exigent une exactitude chirurgicale, la peau plus lourde d’une sous-couche adipeuse à la texture apparentée à celle des lèvres, revendique une approche encore plus clairvoyante.
Le coude relevé, le regard raidi du chasseur à l’instant d’appuyer sur la gâchette, l’index gauche sous l’angle de la commissure des lèvres la main droite s’apprête au mouvement de bas en haut ; le premier trait du sabre atteint quelques faux-poils qui jouaient le coin du bois-bacchante, les suivants remontent, au ralenti la pente de feue ma moustache. Le geste nain se répète, précieux il pèse le fil de la soie de carbone, doux et fort, défi itératif : ne pas écorcher le douillet bourrelet au fragile potelé.
Le demi-dieu des coupe-choux traque sans répit les poils rebelles sur les deux flancs de la colline au faîte de ma bouche ; à son sommet, les crêtes philtrales recèlent une minime dépression à l’inculte noirceur : le pouce et l’index de la main gauche pincent deux secondes la combe miniature, l’extrémité du tranchant pratique l’éradication de la révolte velue.
Dans l’élan de la première escalade, mon barbier poursuit les traces d’insoumission : un index gourmand passé dans le bol de mousse, une fine pellicule huileuse déposée, il termine le nettoyage du trouble voile des coteaux de ma lèvre supérieure. Puis, d’un geste enfantin par la légèreté, impérieux par sa rigueur César retourne au creux de l’aile des narines, redessine plume brûlante l’ourlet de la bouche, fait disparaître les ultimes ombres du tableau pour que je retrouve le teint d’un nouvel imberbe.
Les lunettes remontent au sommet de son nez, dernière retouche ; sans commisération pour le poil blond nouveau qui voulait, dans le pli de la commissure des lèvres, passé inaperçu : tranché, définitif ! Pas d’irritation, ni de rosacée, pas plus de rougeur étrange : j’ai repris les couleurs printanières de l’adolescent en rut. Secrètement satisfait de cette partielle, l’officier de haute patente essuie au revers de mon col de bouclette l’arme singulière, la remise avec l’enchainement d’un ample jeu de manche de bâtonnier dans la poche-plastron, et gonfle le torse pour m’annoncer :
–Si l’ami veut bien, nous allons passer au polissage … !!!???
Courtoise fausse question pour une absence de réponse souriante.
Les mains largement mouillées au lavabo, César vient humidifier du plat de la main, puis réviser du touché de ses dix doigts aiguisés toute la surface qu’il vient de traiter : le papier glacé de la paume frictionne l’épiderme pour le tonifier, le pur aqueux garantit le vernis de la glisse et la pulpe des dix phalangettes recherche la moindre rugosité révélatrice. Elle débusque les résistants reliquats du damasquinage, dans les angles, aux interstices, sur les lisières, chasse les camouflés, l’insubordonné teinté de blond, l’insoumis qui se nielle, la touffe séditieuse qui se tapit.
Le terrain préparé et reconnu, l’abri des derniers résistants mémorisé, une dernière opération de nettoyage est lancée ; la flamme tranquille, le général couronné invite sa très fine lame à un dernier tour de piste, en réassure la taille sur le cuir tendu, la consacre d’un bain aseptisant. L’index de la main gauche marque le disgracieux, la belle scintille dans l’œil de son maître et le réduit à néant d‘un soufflet à rebrousse-poil, elle virevolte extraire l’implantation en épi du passage des carotides, court majestueuse couvrir l’étendu de l’angle du maxillaire, avance sous le nez à la pointe du tranchant pour déloger l’incrusté isolé, raccourcit souriante le fil blond qui folâtrait à la pointe de la pommette, se couche brulante au bord de mes lèvres pour en redessiner le filet, en lisse le contour. La main auguste, enfin, exorcise par d’ultimes tours fouettés la mouche libertine qui seyait en broussaille au pied de ma lippe. Les yeux clos, je trouve à la prestation du serviteur de l’art séculaire de barbier, une dimension civilisatrice dans l’évolution des sapiens ; il réduit chez l’ultime représentant des homos, les vestiges pileux de ses origines d’hominidé. La confrérie, en voie d’extinction, y travaille inlassablement ! Vaste sujet pour un peu de philosophie de comptoir…
Comme à regret, César se recule, essuie la lame-sœur sur l’ourlet de sa manche, la replie, la dépose au fond de son réduit ; il se campe derrière moi ses mains ré-humidifiées vérifient l’ouvrage dans un scrupuleux lissage et ponctue :
–Et alors mon ami !?
La question cette fois-ci attend une réponse à l’enthousiasme codé, une mâle effusion ; je me rapproche du miroir, savoure la scène autant que le résultat de l’office. Je reconnais dans l’image spectrale mes traits, les empruntes du temps, la perte de vigueur des contours, mais la peau a trouvé un lustre nouveau ; je souris devant le sensible progrès, mon reflet s’est amélioré, je ris seul de la méprise, et passe la paume de mes mains et mes doigts pour une inspection respectueuse de l’œuvre au vif.
–Perfetto !
Je respire un air neuf, je partage la risée espiègle qui touche les traits de mon empereur : émotion simple, bouffée d’intimité inusitée et banale, participation étrangement étroite à la réalisation d’un artisanat tangible et éphémère, œuvre austère et spectaculaire. L’intime perfectionnisme enchante l’instant, me ravit.
Une paume amicale m’enjoint de retourner d’où je viens, nous avons une coda à interpréter ; la circulation d’une pierre d’alun humectée sur la surface agressée de l’épiderme provoque un léger picotement d’eau finement pétillante et resserre les pores de la peau. Une délicate friction à l’après-rasage alcoolisé, évanescente brûlure affleurante au parfum de citron jaune « de Sicile », vient clôturer la vague de sensations fortes.
Les dernières lignes du mouvement, un « largo » presque dansé, une série de mouvement aussi large que sa courte envergure : César se saisit d’une petite poire de caoutchouc pour me gratifier de quatre jets fins de talc à la base de mon cou, un dernier matifie ses mains. Derrière moi, il lisse la poudre de bas en haut sur mon visage encore irritée, alliance de sobre intimité et de force affection impériale. L’envoi disperse une brume poudreuse d’une main captive, conclue l’œuvre de mon barbier.
Sans rémission, il me livre une dédicace complice :
–Si mon ami veut bien se rasseoir, il ne peut sortir ainsi…
Le laisser-aller de mon apparence serait nocif à son image.
Le rituel m’impose d’accepter ; l’artiste capillaire tient à signer d’une retouche l’ensemble du système pileux de la partie supérieure de mon individu, j’acquiesce. On échange la courte serviette en tissu éponge du noble office pour l’ample tablier blousant du merlan ; il me recouvre de part en part, ne laissant dépasser que mon chef et son cou serti pour éviter les démangeaisons du cheveu égaré. Ma tête est livrée aux appareils du service commun, peigne et ciseaux.
César flambeur reprend le corps principal de ces amicales litanies : sans la moindre relance il décline ses lamentations sur le manque de résultat de son équipe de football. Les joueurs au maillot vert et blanc dont les fans sont à l’origine composés des descendants de la Botte Nationale, ne jouent que pour gagner de l’argent, les dirigeants sont des incompétents, les supporters des voyous sans esprit sportif et les arbitres achetés par la mafia des paris. De son temps il en était autrement, évidemment ! Avec le même lyrisme les ciseaux courent refaire le dessin en garde-boue du tour de mes oreilles, réalignent les cheveux des pattes, raccourcissent quelques sourcils malotrus, et le coupe-chou au manche clair du pilum pecus nettoie brièvement l’arrière-cour de mon cou dans un ébarbage sans émoi.
D’une demie Véronique mon Figaro retire la cape du coiffeur ; pressé j’accepte le coup de peigne débonnaire dans ma chevelure clairsemé. Je me regarde dans la glace, avec la lenteur emprunte de la satisfaction que je dois ressentir pour être à la hauteur de mon hôte. Nous échangeons en miroir un court et massif sourire au mâle rictus de reconnaissance. Je sors de ma poche les deux petits billets qui vont conclure notre marché, remercie mon maître d’arme d’une forte poignée de main à la pression masculine et le salue du laudateur refrain attendu :
–Dieu est au ciel et César au Paradis ! A samedi prochain !
–Arrivederla !
La dernière répartie fuse, l’emphase s’amenuise avec la descente du rideau. Sur le pas de la porte, je devine dans mon dos le rictus du vieux cabotin satisfait de sa prestation et de son pensionnaire et sais que ses yeux ont déjà regagné le centre de sa lourde monture anachronique pour se concentrer sur la prochaine représentation. Et moi, je crois être tout droit sorti de l’atelier d’un ténor.
Ma vie m’a entraîné à quelques centaines de kilomètres ; de passage, je retourne sous le ficus centenaire du « paraiso » comme on retourne assister à un classique, m’assurer que le temps s’arrête, parfois…
Après un long détour, j’ai élu domicile sous de favorables auspices à Lourdes (au Brésil !), un horizon souriant, une courageuse retraite dans une amoureuse et clairvoyante compagnie : un livre à sa première page!
En arrivant j’ai cherché, un peu chagrin, une alternative à mon empereur. Sur l’indication d’un coiffeur de haut vol, j’ai trouvé mon nouveau maître barbier à quelques centaines de mètres de mon domicile. Sur une petite place-jardin arborisée de quelques sages individus tropicaux, autour de laquelle quelques commerces et services sagement s’organisent, une enseigne d’un incertain style moderne annonce « Eustache Barbier ». Sous le porche arrondi d’une double porte vitrée, une galerie de quelques mètres de largeur et d’une quinzaine de profondeur accueille chevelus, barbus et moustachus de toutes les tribus urbaines.
L’intense luminosité des néons, rigoureusement distribuées dans le faux-plafond, au- dessus d’une double rangée de miroir en vis-à-vis s’efforce d’agrandir l’étroitesse de l’espace ; un récent appareil d’air conditionné silencieux est venu garantir le confort aseptique quel que soit la température extérieure et la densité de la population. Le mobilier sans âge mélange les tons clairs beige et gris à quelques éléments noirs qui concluent une impression de professionnalisme d’une simplicité provinciale. Six fauteuils de barbier sont strictement alignés sur la droite, en face une banquette en « cuir écologique » au confort relatif.
Au fond, dans un sérieux bon-enfant, parfois renfrogné dans une stricte attention à son client se campe le seigneur des lieux, Eustache. En bras de chemise, un homme trapu et alerte, de soixante-dix ans dont la posture en confesse une quinzaine de moins, administre d’une main de plomb dans un gant de coton son équipe: une coupe de cheveux « para » sur un crâne dégarni, un œil circonspecte sans artifice balaye de temps à autre l’assemblée des deux côtés de l’étroite galerie; le regard concentré est souligné de deux pattes d’oie incoercibles au coin des yeux qui se plissent à l’occasion d’un commentaire pince sans rire; quelques rides verticales dessinent une allitération sur le parchemin basané de ses joues quand un sourire vient égayer l’expression réservée de son visage buriné. Une oreille attentive plus que l’œil prend la mesure du climat : l’émergence d’un incident dans l’ambiance oblitère le front droit du juste, la trivialité discutable d’une répartie circonflexe la courbe du sourcil droit, la visite d’un colporteur inopportun, dans un brutal silence glacial, est repoussé d’un simple :
–T-T-T ! Impératif ; la totalité du visage se fronce en avant dans une rapide et brutale commotion enfantine de « Leao de barca » * !
*« Lion de barque » ou « Carranca » est une sorte de tête en bois sculpté, à mi-chemin entre l’humain et l’animal, figure de proue des barques qui circulent sur le « Rio San Francisco » – « O Velho Chico » pour les intimes -, pour mettre en fuite le « Caboclo d’agua » ( « Métis, d’indien et d‘européen, de l’eau ») personnage légendaire qui hante les meilleurs histoires de pécheurs et de navigateurs riverains ; elle est devenue depuis quelques dizaines d’années un objet d’artisanat caractéristique du mélange des influences amérindiennes, aujourd’hui reproduit dans une bonne partie du Brésil.
À sa droite, le deuxième siège est occupé par Assis le fidèle second, compagnon d’Eustache dès le début de son installation dans le quartier, il y a trente ans, son ombre. Il est l’écho appliqué de son mentor, voire le premier interprète des signaux qui en émanent ; il assure l’horaire de la fin de journée quand le reste de l’escouade, plus matinale, s’est retiré. Pour compléter l’aile conservatrice, dans la séquence, Tuliano, grand et massif, fils adoptif aussi discret que sa corpulence en impose, est le plus polyvalent : il a une clientèle étendue au genre féminin, dont quelques rares représentantes fréquentent courageusement le salon, mais que le plus souvent il coiffe à domicile.
En suivant, au fur et à mesure, qu’on se rapproche de la porte d’entrée, les deux fils, Weber et Wallace, et Helio le gendre récemment arrivé forment l’avant-garde, à l’insoumission pro-forma ; les voix sont plus claires et de plaisantes provocations sonnent hautes et heureuses aux oreilles d’une clientèle en moyenne plus jeune ; un insoupçonnable respect pour les préceptes de l’ancien y figure. L’ombre invisible de son prestige circule dans les rangs du jeune trio qui relève l’affabilité coutumière d’une note plus joviale et grinçante, poivron jaune dans une salade verte. Chacun d’entre eux duplique l’héritage professionnel d’une seconde activité qu’il poursuit au gré des soubresauts des affaires pour améliorer le quotidien et dans l’espoir d’un nouveau statut : les deux premiers sont avocats et le troisième technicien en informatique.
La petite congrégation au népotisme bon enfant s’interpelle d’un uniforme et ségrégatif « Barbier !» aux nuances imperceptibles pour le nouvel arrivant ; patronyme déguisement pour une supposée horizontalité de la structure hiérarchique. Sous l’apparente absence de discipline et de règles explicites, un style et des coutumes sont maintenus : un rempart fluide entoure le client d’une considération prudente et affranchie ; un service où le geste et son dessin, le discours et son ton sont appropriés à chacun dans une modestie susceptible et souscrite. Le patriarche libéral et ferme d’un clan au principe restrictif a imprimé sa patte, un mode cordial de recevoir le client sans complaisance : professionnalisme indiscutable, souple adéquation variable dans les pratiques et un traitement qui se calque au plus juste sur une affinité lente en perpétuel devenir de l’habitué, sont les préceptes. L’attitude des six compagnons est strictement calquée sur une forme de réciprocité avec le visiteur ; le jeu des réparties est laissé à l’initiative du visiteur, la symétrie varie du silence recueilli à la conversation au creux de l’oreille de l’isoloir sacramentel, du dialogue à peine intelligible à la déclamation à pleine voix qui peut culminer par une déclaration fanfaronnée, hilare ou dramatique, au sujet d’une équipe de football ou d’un évènement politique. Les artisans avisés connaissent leurs clients, s’adaptent ; le trio des cadets incite insidieusement aux propos fervents, voire passionnels, des leurs. Objectif intuitif, au-delà de la stricte satisfaction finale du visiteur, son attachement par une différence subtile et prégnante, un échange de bons procédés qui fleure l’amabilité sincère.
La clientèle est composite, depuis la première coupe de cheveux au bol du « petit prince » – accompagné d’une mère anxieuse et volubile, ou d’un père faussement débonnaire ou absent -, que l‘un des trois premiers fauteuils s’approprie souriant, jusqu’à la barbe de l’octogénaire, iguane trébuchant, qui se dirige dans un recueillement général au fond de l’atelier pour être reçu par l’historique artisan de référence.
Ma première visite a lieu un samedi à mon horaire habituel, en fin de matinée : à la vue de l’affluence je la considère spontanément inappropriée ! Je contiens ma naturelle impatience, à peine contrarié vérifie l’enseigne, passe la porte – grande ouverte à l’époque il n’y avait pas d’air conditionné ; une batterie de ventilateurs agitait l’air tant bien que mal ! -, et demande d’une voix que je veux assurée :
–Monsieur Eustache
–Le Monsieur là au fond. M’indique-t-on en regardant l’extrémité opposée, dans un mouvement de tête à la fois bienveillant et entendu.
Malgré mes nombreuses années de résidence et des efforts constants pour perdre mon accent au premier coup d’œil j’ai été catalogué : « Gringo ! » * Je me dirige vers le fond et m’assied sur la courte banquette que maître Eustache me désigne accompagné d’un sévère et souriant « Bienvenu ! » que je rétribue d’un bref remerciement de circonstance. Alors que je tente de découvrir discrètement mon nouvel environnement, je vois dans les yeux qui se détournent de l’ensemble de la communauté que la silencieuse étiquette-stéréotype souriante est partagée unanimement : je parierais même que le brouhaha a baissé de
* « O Gringo » dans son sens commun n’est pas un américain from USA or Canada, mais un quelconque étranger de passage ou résident au Brésil, qui inclue tous les latino-américains, hispanophones.
deux crans ; j’ai produit l’effet de l’arrivée d’un nouveau venu dans une échoppe de province, une conjugaison de réserve et d’études énigmatiques.
A la recherche d’une contenance je saisis le journal du jour dont j’ai déjà parcouru les pages et continue d’épier ; rapidement mon irruption est oubliée et le microcosme retrouve ses allures de fête patronale.
Sans tarder je suis invité à venir prendre place ; avant de m’asseoir, pour tenter de diminuer la naturelle distance de cette prise de contact, alors que les mains ne sauraient s’empoigner dans un mouvement de courtoisie inespéré par mon hôte, à peine moins inadapté, je le surprend en lui racontant en une phrase comment je suis arrivé jusqu’à son atelier : je lis dans son regard intérêt et amusement devant mon empressement à m’expliquer, à lui dire combien son travail a bonne réputation dans le quartier ; un rictus sec à la commissure gauche de la bouche vient conclure ma présentation dont le formalisme sonne superflu. Si Eustache ne veut pas s’importer de ce que peuvent penser les salons de coiffure des réseaux chics de l’en ville, je crois percevoir une sorte de rengorgement de satisfaction quand il m’invite d’un geste à m’asseoir. Il se défend d’accepter l’éloge, qui a gardé une sorte de guindé européen, par crainte de flagornerie : sagesse et modestie.
Je prends place sur le siège un peu court en précisant que je suis venu pour être rasé au plus-prêt ; deuxième gaffe dont je prends la mesure en même temps que je la commets, précision inutile ! Cette confirmation laisse entendre qu’il pourrait en être autrement, alors que je souhaitais demander un rasage le plus précis possible ; je crois surprendre une sèche expiration par les narines à la précision mal énoncée, manifestation réflexe de qui pense « tout bas » que ce genre de détail est superfétatoire !
Résolument, je calque mon attitude sur l’amabilité austère du maître compagnon, trouve une assise confortable en engageant ma nuque sur le repose-tête ; sous les sourcils froncés, l’œil du spécialiste scrute mon visage et mon cou à la recherche d’indices : appréhender les particularités de la peau et du poil à traiter, détecter d’éventuelles irrégularités. Une courte serviette immaculée installée dans le col de ma chemise, ses mains, humectées dans mon dos à la douche du siège réservé au lavage des cheveux, viennent en taloche inspecter le pourtour de ma physionomie : elles passent en gestes courts et précis ; sans économie ni exagération, elles humidifient mon épiderme hérissé dans ses moindres contours. Les larges épaules et le visage carré se déplacent latéralement dans un glissement assuré, l’enchaînement lent et mesuré passe une tranquille impression de savoir-faire établi. Rien n’altère la concentration muette et la présence solide de l’artisan incommunicable. L’autorité de la gestique n’est pas sans me rappeler l’assurance césarienne, sans l’emphase ; je souris d’aise, intérieurement.
Dans une patte vigoureuse un petit bol de céramique blanche reçoit d’un tube une once de crème concentrée ; deux doigts d’eau tiède et le blaireau entame une tournoyante chaconne bien tempérée. Rapidement l’objectif est atteint, une mousse consistante surgit, courte menace de débordement.
Eustache, après avoir souligné de ses deux pouces le contre-haut de ma lèvre supérieure d’un cérat neutre, badigeonne avec soin en passages successifs le civil hirsutisme d’une semaine de laisser-faire, revient à la moustache naissante où il dépose de quelques touches de liaison du bout de l’index un large trait d’écume savonneuse, adresse simple. Ses mouvements me transmettent l’aisance paisible du musicien qui relie une partition pour la centième fois, préoccupé d’y trouver quelques nouveaux détails qui lui permettront à l’heure de l’interprétation d’y apporter le plaisir de la découverte et le renouvellement de son enthousiasme, une attention joueuse, jouisseuse. Pendant que des yeux noisette à l’auréole bleuit par les décennies de lumière tropicale me scrutent de temps à autre dans la glace – « Drôle de sujet que ce citoyen ! » -, une lame neuve est sortie soigneusement de son emballage de papier raidi, puis, avec exactitude, engagée et serrée dans la « shavette », décriée des conservateurs de la tradition du « coupe-chou ».
Après quelques semaines de fréquentation assidue, certain de n’être pas interprété comme un questionneur inhabile, j’ai demandé au nouveau soigneur de mon chef ce qu’il pensait de l’usage du sabre traditionnel : il m’a répondu convaincu que s’il avait fait son apprentissage et commencé sa carrière, il y a plus de cinquante ans, en faisant usage de l’outil emblématique, il le considère comme une pièce de musée et peu lui chaut la mode : le fil du meilleur sabre ne peut rivaliser avec la finition du tranchant des lames industrielles à usage unique, allemandes ou japonaises (Ces préférées!), à l’hygiène indiscutable. En conclusion :
– Certains aiment encore rouler en Coccinelle … !!!
Un rictus histrionique de la joue gauche laisse entendre, que si les goûts et les couleurs ne se discutent pas, les véhicules actuels sont plus efficaces.
Avant d’initier l’opération, un nouveau passage de pinceau savonneux vient parfaire le nappage de mon visage. Un pied ferme et déterminé sur la pédale du vérin ajuste à sa main la hauteur du fauteuil ; une courte serviette en papier est déposée sur le bord de la tablette qui souligne le miroir dans lequel, curieux, j’apprécie la sobriété des mouvements. Une vague réminiscence crispe mes mains appréhensives sur les accoudoirs ; premier contact entre le vélin de mon visage et l’arme nouvelle de l’artisan inconnu, à la cordialité taciturne.
L‘homonyme du créateur du canif français ouvre le rasoir de la nouvelle génération comme on ouvre un sabre droit, en aile de mouette, avec la mesure assurée de l’assidu. Attentif je tourne ma tête dans la direction opposée à la sienne pour soumettre un côté de mon visage au nouveau rasoir. En réponse une mesquine moue boudeuse rend compte d’un naturel effort de concentration. La tension des deux duettistes augmente d’une demie mesure, après les présentations, l’exercice. La main gauche marque d’un pouce certifié la fin du cheveu et le début du poil ; la main droite concise positionne le polémique acier acéré : un étroit trait fin marque le haut de ma barbe, légère résistance, le rasoir controverse ripe, bref, ras de peau, dans un souffle crissé, s’arrête, court de nouveau laconique, à l’encontre de l’intruse pilosité, suspendue, il repart en une courte glissade soigneuse, se pose, pour reprendre à petit pas compté le prudent ballet. Il passe sans ornement et sans effort, chasse les insoumis dans le méplat de la joue, élimine les factieux des coteaux des mâchoires, débusque les séditieux des pentes de ma gorge étarquée. La sage chorégraphie est un pas de deux : une tenue du pouce gauche accentue la tension la peau, son soutien précède légèrement le mouvement coulé de la lame sans crédit ; elle dérape dans les soies revêches, les tranches au pied avec aisance, sans réaction inopportune de l’épiderme, se couche lestement sur le petit paillasson de papier, se débarrasser de la mousse de savon salie des débris du rasage. L’alliance précise de l’extrême finesse de la tranchante calomniée et de la force contenue du maître compagnon révèle la bienveillance aiguë de l’opération intimiste.
Encore un brin appréhensif, mon avantageux appendice nasal est saisi méticuleusement par un pouce et un index gauches pour une réorientation de mon visage dans le sens opposé. La moitié de ma face nettoyée, une nouvelle aisance s’installe dans le doigté de l’artisan : il reprend sur l’autre paroi de ma hure le lent parcours sinueux du skieur attentif aux détails du relief ; si ma pilosité faciale n’est pas d’une grande densité, ma peau saturnienne souffre d’un certain manque de tonicité et requière une scrupuleuse attention, un ferme doigté. Le compagnon peine à peine, le nouveau chantier ne révèle d’autre difficulté, il aiguise ses compétences dans ce premier contact ; il grave ce premier registre sur un nouveau feuillet, variation d’une mélodie ancienne. Après la légère et légitime appréhension, je lis une moindre tension au carré de ses maxillaires, aux lignes des pattes d’oie du coin des yeux. De mon côté, la première descente des deux versants de mon visage, est un sans-faute ; j’en apprécie la précision attentionnée. Ma moustache garde son tapis de coton blême.
Eustache ponctue :
–Tout va bien ? Sobrement.
–Tout ! Aussi sobrement.
Nous avons dorénavant le même langage de prudence et de distance, à l’exagération peut-être suspecte ; pas de méfiance, la circonspection de mise dans le cadre d’une relation sociale provinciale entre « gens de bien » : une certaine affinité flotte dans l’air, le voile s’impose.
La « shavette » est retournée pliée au pied de la glace, le pinceau du barbier refait quelques pirouettes dans sa coquille de porcelaine, d’où à son tour sourd une neige concise de fines bulles ; les poils onctueux du blaireau en recouvrent joues et cou d’un jeu strict et dansant ; un index discret refait le dessin de la moustache d’un large trait velouté. Dernier contrôle, ultime retouche, les accessoires des préambules sont abandonnés ; le pouce de la main gauche vient se positionner à la base de mon encolure, marque le chemin en sens inverse du rasoir ouvert qui va remonter à rebrousse-poil la superficie une autre heure velue.
Le Figaro du vingt-et-unième siècle se reprend, son menton sur la glotte, le regard au raz des sourcils. Dans un réflexe je respire profondément pour mieux m’immobiliser, cambre mon cou, l’expose : malgré le risque éminent je m’offre sans réserve au jeu du scalpel étranger, non sans un frémissement rentré d’anxiété. Le tranchant s’ajuste plus étroit, plus précis, l’angle de la lame plus serré pour mieux déchausser les fils engoncés du pelage éparse de mon encolure, l’ascension est plus lente, le geste restreint, la pression augmente insensiblement sans que j’en souffre. L’épiderme ébarbé accepte sans rougir le nouveau passage opiniâtre de l’outil aiguisé ; l’acuité métallique à la force maitrisée glisse dans un strict massage superficiel, doux ponçage jouissif, singulier instant sybarite. Ma confiance secrètement à fleur de peau, je livre impunément mon col au soin radical des mains d’un artisan, savoure la périlleuse attention d’un méconnu ; une relation confidentielle s’établit publiquement : énigme de comptoir, plaisir à la ténuité intense, exquisité.
Le temps de débarrasser de son écume la courte lame d’acier platiné sur la demie serviette en papier, Eustache poursuit : le fil de métal court fidèlement l’angle de la mâchoire dans sa longueur de part et d’autre de ma face – une sensibilité accrue autour de l’os maxillaire m’étonne d’une onde fébrile -, s’appesantit au sommet puis dans la combe du menton où le poil se densifie, diminue le recul, limite le mouvement, à l’approche du relief de la lèvre inférieure. La contrainte ne semble pas exister pour le jeune vétéran ; le court tranchant de la « shavette » glisse contourne, esquive, s’immisce, se retire dans un infime contact viril.
Après le travail d’ébéniste, la main vient se délasser sur les plateaux détendus de mes joues ; l’habile mouvement noueux avant-bras-poignet-main-doigt gagne une amplitude de quelques millimètres, court sur les flancs hâves des collines protégées d’une courte mousseline d’albâtre. Un souffle de légèreté accompagne la gestuelle, détend d’un contentement la sérigraphie de la grave physionomie de l’artisan au travail.
Cette échappée clôt le gros œuvre, les finitions vont commencer ; l’arme insigne essuyée, le Barbier de Lourdes penche son regard sur le mince talus négligé, large accent circonflexe encore enneigé sous le cap de mon nez. Un doigt de la main gauche déride le coin de la bouche, le mouvement opère l’ombre d’une pression sur la peau, une lame infaillible parcourt à pas petit l’espace réduit, remonte d’un geste d’une naturelle précision chirurgicale l’épiderme vulnérable du faux à-plat dodu des deux versants de la moustache. Pouce et index en pincent le pli supérieur pour couper à blanc la grosse douzaine de spécimens furieusement réfugiés à l’épicentre de la surface rasée.
Son scalpel nettoyé et replié, Eustache, les mains humides pour assurer une meilleure glisse, repasse les contours de mon visage qu’il vient de travailler si méthodiquement. La pulpe des doigts repère les failles, apprécie les rugosités contrevenantes, en mémorise la localisation ; sans autre préparation pour plus de précision tactile, il se ressaisit prestement du très contemporain coupe-chou à lame amovible, profite de la fine pellicule aqueuse déposée par son inspection pour parachever le service ; un vaporisateur vient de temps à autre ajouter, quelques gouttes là où l’évaporation naturelle assèche l’incident cutané. Les incursions sont toujours aussi précises, mais l’approche de la conclusion de la prestation fait courir une note de réjouissance dans les allers et venues, entrecoupe les interventions de coups d’œil sur la « Barber family » et sa clientèle.
L’eustache de mon nouveau barbier finit attentivement le polissage en un savant passage au faîte de ma lèvre supérieure, se certifie de la propreté de l’encoignure de la bouche. Une main se pose sur mon épaule, une mimique me signifie qu’il souhaite me voir mordre légèrement ma modeste lippe pour tendre la peau du val-menton, pour appliquer dans l’ancien maquis toute sa science artisanale : une ultime série de vifs revers réduit la mouche à l’état de souvenir.
Le souffle humide du vaporisateur vient étendre sa rosée sur ma physionomie rénovée, bien comme sur une petite brique de pierre d’alun. Le glacis du minéral cicatrisant vient parfaire la sensation de régénération et de propreté qui s’épanouit comme une brise salée sur les traits de mon minois transfiguré ; l’application d’un après-rasage à la fleur de menthol glacé au souffle chaud et rafraîchissant me bassine, m’entraîne dans un éclair rêvé, méditerranéenne jouvence indicible, immédiatement gommé par la bruyante réalité débordante de l’atelier.
Eustache droit devant moi, la courte serviette auparavant de protection ouverte entre ses deux mains, m’accorde trois mouvements en éventail pour éteindre les dernières vapeurs brûlantes qui concluent la prestation.
Marque de reconnaissance et respect du rituel, je m’approche du miroir tout en passant la main sur la peau nouvellement épanouie, appréciation tactile et visuelle du bénéfice : si l’analyse de mes traits se limite à l’examen de l’emplacement de ce qui était une barbe d’une semaine, j’ai gagné dix ans ! Une sensation douce et légère, sans que j’en sois certain, me donne le sentiment d’un rasage plus fin, le grain de la peau me semble moins échauffée, la lame a été plus légère, plus attentive : l’échange moins solennel, plus intimiste.
–Avez-vous beaucoup souffert ? Me demande mon hôte.
–Absolument pas ! Merci beaucoup.
Nous nous dirigeons d’un même pas vers le minuscule comptoir et la « game boy » des cartes de crédit ; je peux régler pour une dizaine d’Euros ce que je vis comme un moment d’abandon ; curieuse exhibition d’une scène privée emprunte d’une sorte de religieuse formalité.
Gringo assumé, je tends une main impropre pour saluer monsieur Eustache qui ne peut la refuser, l’enserre d’une ferme démonstration ; il me salue d’un sourire ensoleillé de fin d’hiver :
–Au revoir ! Dont la formulation lusophone peut signifier aussi bien « À bientôt ! », auquel je réponds droit dans les yeux :
–À samedi !
Les semaines sont passées, l’étranger s’est glissé lentement parmi les habitués ; les mois ont suivi, j’ai gagné le statut permanent de résident bienvenu dans la petite confrérie : les années ont fini par installer, avec cautèle, ma différence dans la polyphonie familiale. J’ai renoué avec mon habitude de sybarite débonnaire, secret publique, confessé en toutes lettres.
L’autorité supérieure du salon a la sagesse de s’absenter pour s’offrir de courtes retraites actives dans sa résidence au bord de la mer ; ses courtes vacances m’obligent à choisir un disciple pour officier en son absence. Ces opportunités me permettent d’apprécier les différences de style entre chacun d’eux : je m’efforce de ne trouver que des distinctions sans aspérité critique ou qualité par trop valorisante. Mais la petite assemblée joueuse s’empresse de transformer en pomme de discorde mes commentaires calibrées, de promouvoir des joutes oratoires emmenées par les deux avocats. Si Assis est le plus patient, Tuliano a la main la plus légère, Weber est le plus efficace, Wallace le plus attentif et Helio, le plus jeune, est donc celui qui a le plus de futur. Je me défends vainement de trancher d’un argument définitif, je double d’un sourire dual mon propos qui accentue la polémique et soulève un désaccord unanime : je tente de conclure, « Chacun a tout le potentiel nécessaire pour, un jour, arriver proche du savoir-faire du maître ! »
Le salon momentanément un peu vide, le sujet fait partie des marronniers du Petit Journal d’Eustache, il sous-tend l’état d’esprit de notre relation ; il transparaît dans les boutades échangées, nourrit à demi-mots les cancans de la galerie, tentant de questionner le talent du patron et de transformer le commerce amical et régulier en une plaisante polémique où mon impartialité aurait perdu de son acuité : une nasse narquoise de bulles de bienveillance me retient.
Aujourd’hui, mon arrivée est saluée par une sorte de petite « ôla » volubile ; effusion provocatrice dans les premiers rangs, elle va en s’assagissant pour sobrement attirer l’attention du vert patriarche qui me reçoit avec un véritable sourire mesuré, contention amusée des excès de la jeune classe, exemplaire discrétion d’une amicale réciprocité, celle de l’âge mûre.
Eustache et son entourage sont aussi un exemple de la subtile composition de forte vitalité réservée et de sincère allégresse du pays que j’ai choisi comme terre d’exil.
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(1) Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 138.