Retour au village

Impression cultivée du fond du semi-aride : le soleil de fin de journée du début de la sèche saison enflamme le mur encore très vert du Rola Moça. J’ai soif de retrouver une autre lumière plus familière, prégnante ; celle du village natal que constituent les êtres chers, parents et amis, leurs attentifs regards entendus, leur affection inébranlable, malgré la distance imposée des derniers mois.

Certains manquent à l’appel. L’un d’eux, à cette heure, sans raison me berce d’une nostalgie triste, une absence cuisante … Nous nous sommes rencontrés sur le terrain professionnel, au service d’une entreprise internationale ; contre vents et marées, nous nous sommes gardés une reconnaissance amicale, chaleur et controverses. Pourquoi ? Il ne me l’a jamais dit ; l’urgence de nos échanges brûlait les heures.

À l’origine tout nous sépare : tireur d’élite attaché la présidence de la société, il a carte blanche pour circuler ; je travaille à l’état-major où la circonspection est de mise… Il est connu pour la justesse de ses points de vue qui n’épargne personne ; je souris sous cape à la libre pensée et révise mes devoirs. De grands messes en plénières, de petits comités en soirées prolongées, une affinité se tisse, s’étend à nos familles respectives. 

Le représentant des principaux actionnaires, ayant pris quelques libertés avec une stricte observance aux règles de fonctionnement du groupe, jette, sauvant sa tête et les cours de bourse, son porte-parole à la Justice aveugle… « Disjoncteur structurel » !

L’atteinte est plus personnelle que professionnelle ; sa personnalité bourrue d’ours au réveil d’hivernation, cache une perspicacité et une sensibilité d’abeille : l’homme bascule, humilié.

Son absence, à cette heure, m’envahit comme une soif d’eau de montagne : retour à l’homme vrai, à sa fragilité irréductible. Trop humain pour être admirable, sa présence me manque comme celle d’un compagnon de cordée : irremplaçable et in – substituable.

Retour sur la saudade.

En France, généralement, si vous demandez à un indigène s’il aime le verre de vin qu’il boit, il répond évasivement : « pas mal ! » générique national, petit dégagement en touche. Ou bien, après réflexion, il disserte : on circonscrit les détails de l’analyse et les limites du propos.
Au Brésil, dans la plus-part des cas, à la même question l’autochtone qui boit un verre de bière répond enthousiaste : la boisson est délicieuse, « stupidement glacée », et vous rallie à son avis sans vous écouter. La boisson est un prétexte à la fête, à l’ébullition de la comme-union ; les sentiments débordent le propos.

Deux caricatures : le français se veut rationnel « Je pense donc je suis !», la raison teinte sa plaisanterie d’ironie : railleur ! Le brésilien s’affiche léger « Au sud de l’équateur il n’y a pas de péché !», tout est tourné en dérision : hilare ! Complémentaire ou incompatible, leur conjugaison est ma cruelle joie de vivre !

Une fondamentale épaisseur différencie le sens des mots. En pays gaulois la nostalgie, dictionnaire aidant, trouve un sens commun entre gens de bonne compagnie ; on tolère de subtiles variantes.
« Em terrae brasilis », la promiscuité de l’assemblée interdit la miscibilité, la saudade – Pas de dictionnaire rabat-joie ! -, est instable : jurisprudence régionale et tradition orale. Le Brésil 17 fois la France, c’est l’Europe !

Autre approche du sens de « saudade », écoutez la mélodie et la musicalité des mots, porté par le rythme : songeur irrévérencieux !
Deux chansons brésiliennes : « Chega de saudade » « Arrête avec la saudade » https://youtu.be/yUuJrpP0Mak d’Antonio Carlos Jobim et Vinicius de Moraes, bossa nova de référence, chanté par Joao Gilberto dont la retenue nous est proche . Et « Samba em preludio » https://youtu.be/rF2BK9EuJso composition de Baden Powell et Vinicius de Moraes, chantée par Vinicius de Moraes, Maria Creuza e Toquinho. Vinicius après avoir écouté la mélodie « saudosiste » la première fois, à penser que Baden Powell, irréfléchi, avait plagié Chopin… Véritable histoire de pochtron !

Deux origines culturelles, deux illustrations sonores : une portugaise, Amalia Rodrigues https://youtu.be/06h-lzBkY1U où on reconnaitra le poids du destin du fado. Une autre africaine, au large de l’Afrique de l’ouest les îles du Cap-Vert Cesaria Evora chante « Sodade », https://youtu.be/ERYY8GJ-i0I marqué par le « Banzo », ce mal du pays sans espoir des esclaves.

La bossanova, reprend les accents nostalgiques un clin d’œil dissonant dans la mélodie, humour nécessaire au désir de renaître, un pied sur la terre ferme « da pedra, do fim do caminho », « de la pierre, de la fin du chemin », https://youtu.be/Zjn1AX8UmUk , chanté par l’inoubliable Elis Regina.
Ou la samba chantée par Maria Bethania, Gilberto Gil et Caetano Veloso « Saudade dela » « Saudade d’elle » : https://youtu.be/p9Myac07xeA de Nizaldo Costa / Roberto Mendes, (Saudade de la Saudade !).

Pour n’en jamais finir avec la saudade : Chico Buarque de Holanda, « Tua cantiga », https://youtu.be/dk8arhNQta0  une samba aux accents de  « Choro » (Genre musicale née aussi au XIXème comme la samba !), presque une valse et la lettre, nouvelle (2017) chanson de troubadour,  gagnent l’atemporalité, balaient d’une main de réminiscences les controverses : saudade ! 

Mélancolie Nostalgie Saudade

La mélancolie, depuis les romantiques, est un sentiment de tristesse grave à la cause diffuse ou évidente.
La nostalgie s’apparente au ressenti du manque d’un endroit « le mal du pays », d’une personne, d’une époque, d’un sentiment.
La saudade succède à deux sentiments: le premier la solitude, un manque concentré, nostalgique né d’aimer… Le souvenir, solaire, lié à l’existence distante peut en générer un second, une vibrante impression de moindre isolement : une sorte de gratitude nait, une reconnaissance, la saudade.
Au Brésil, quand deux personnes se rencontrent après une absence, elle se saluent: « Saudade de ti » « Saudade de toi », dit autrement « Tu m’as manqué » pour renouer avec l’élan d’aimer et vivre.
PS : La mélancolie est souvent engendrée par le choc du départ – Surtout s’il est définitif! – d’un être aimé. Si avec le temps ce sentiment s’assagit, il devient une nostalgie infinie. Une sorte d’ascèse, un franchissement sentimental permet de saluer, « saudar », reconnaître à cette absence un statut d’éternité gratifiante : la saudade.