04/09/26

Rêve

Cher Ami,

Je croyais être le même individu, à peine patiné par le continuum du temps qui enveloppe et imprègne, m’altère.

Des incidents jouent sur la corde de mon passé sans mémoire, la prime enfance : par une fissure une lumière, un son, une odeur, un toucher m’émeut. La constante actualité du « goût d’enfance » surgit de nulle part, traverse en flash ; les mots du passé et du présent effleurent le ressenti : le corps bruissant de la réminiscence se confond avec mon inconscient composite.

Les souvenirs plus récents réapparaissent avec les vocables marqués de leur époque, inusuels, liés aux personnes, à un mode de vie lointain : difficiles à partager, ils sonnent surannés prompts à se désagréger dans mes oubliettes. Sous la poussière et les ombres qui les entourent, mes sens s’accrochent à un vécu aux termes évanouis. Mes lectures donnent accès à l’éventail lexical de ces temps anciens, aux sensations d’alors qui me composent.

L’environnement et les circonstances incident dans l’épaisseur des replis de mon être ; des ressentis différents sourdent insaisissables. Je résiste, glisse sous l’influence d’une éclosion qui me façonne : avec la confrontation du passé et de l’inattendu, je me dédouble, moi-même autrement. De ce désordre surgissent des émotions oubliées, qui perturbent, troublent, blessent, me transforment en une nouvelle étrange figure, insoupçonnée. Sensations nouvelles d’un mélange d’eaux troublées d’incongruités, qui n’ont pas trouvé leur place dans un passé en devenir : élaboration indéfinie en cours, sans fin. Ressenti d’égarement devant la perte de contrôle et l’absence de langage pour trouver le fil de la pelote enchevêtrée, puis d’espérance devant le champ ouvert d’une éclaircie qui se dévoilerait à l’horizon de mon délire. Champ d’un possible qu’une nouvelle interférence va perturber ! Un événement créera un autre incident, secouera les dépôts qui s’élèveront en volutes dans mon imagination inquiète. Une fiction chasse l’autre, elles se succèdent, je m’y perds, fiction moi-même, onde lumineuse égarée…

Entre les rideaux un rai scintillant est venu oblitérer ma sieste.

#rêve #fiction

07/08/26

Exil.

Cher Ami,

L’exil est difficile : laisser la terre natale, choisir l’étranger.

Une option bizarre, quitter la France souvent synonyme de terre d’accueil : on y vient tenter sa chance, réaliser des travaux de recherche, développer son talent, connaître la patrie des Lumières et autres romantismes dont le blême prosaïsme du quotidien révèle l’âpreté.

Le centre de mes trente premières années a été Paris ; j’ai trop souvent déménagé, urbi e orbi, pour me sentir parisien : étranger chez moi, j’ai rêvé d’un pays dont les exilés rient et font la fête. J’ai désiré une culture colorée, métissée, gaie, moins cérébrale plus émotionnelle. J’ai quitté Panam pour travailler au Brésil ; l’attraction a fait long feu : des allers-retours ont précédé l’ancrage définitif dans la savane arbustive des environs de Belo Horizonte.

Grands-parents et parents avaient vécu des décennies à l’étranger, et m’ont transmis le goût du voyage : vivre hors des frontières. J’ai pensé à rentrer chez moi, mais les années ont passé et le migrant, sous le charme, a épousé un deuxième pays : une terre hospitalière où je vis la tête en bas, où l’inconstance est synonyme d’adaptation, où le système « D » est la solution, où le sourire et la bienveillance gomment le malaise et les contrariétés du quotidien, pour vivre ici et maintenant.

Intégré, je ne le serai jamais, non par mauvaise volonté ou défaut d’accueil mais par impossibilité : ma nature s’adapte comme un arbre déraciné, mais le nouveau biome ne saurait me changer. Proche d’être bilingue, ma langue maternelle, le français coule dans mes veines, il est mon identité : ma lecture du monde est constituée de ses langages. J’ignore le biculturalisme : immigré, transplanté volontaire.

Peut-être ai-je rêvé d’une évolution intérieure : j’ai émigré pour un mieux vivre. Lutèce n’est plus celle de mon enfance, ceux qui m’y ont accueilli n’y sont plus ; je souris, ému, quand j’y retourne mais elle n’est pas au rendez-vous : la nostalgie sourd et le migrant réassuré reprend la route de l’étranger. 

Pas de rupture, on ne quitte pas la mère patrie, on s’en éloigne comme on prend femme.

#migrant

10/04/26

Amour d’adolescence.

Cher Ami,

J’ai commencé à lire Jean Giono à 12/13 ans ; ma mère m’avait ensorcelé de ses romans pour m’aider après un nouveau déménagement.

L’auteur régional à l’aura internationale, est né en 1895 à Manosque (5 000 habitants) dans les Alpes-de-Haute- Provence : le fils unique d’un père cordonnier libertaire et d’une mère repasseuse a une enfance heureuse, mais abandonne l’école à 16 ans pour travailler. L’écrivain autodidacte est un panthéiste traumatisé par la guerre 14-18 à laquelle il participe en première ligne. Pendant celle de 39-45 pacifiste viscérale, il a une attitude controversée qui lui vaut d’être incarcéré en 44, et libéré en 45 sans être inculpé mais mis à l’index jusqu’en 47. Alors taxé de « tarzanisme », il retrouve la considération des milieux littéraires et intellectuels : membre de l’Académie Goncourt en 54, il préside le Festival de Cannes en 61 et signe le droit à l’objection de conscience en 63 avec Breton, Camus, Cocteau et l’abbé Pierre. Il meurt à l’âge de 75 ans, dans sa maison sur les hauteurs de Manosque.

Le souffle de ses premiers écrits, CollineUn de Baumugnes et Regain a transporté le petit Parisien dans l’âpre nature habitée de forces occultes qui brassent sol, plantes, animaux et êtres humains. Avec l’autobiographique Jean le Bleu, j’ai parcouru la jeunesse heureuse et grave de l’écrivain, aïeul de Haute Provence. Pensionnaire dans un collège de frères, Le Chant du monde et Que ma joie demeure, m’ont baptisé au lyrisme païen des petites communautés enclavées des contreforts des Alpes…

Je reviens à Giono pour retrouver mon adolescence : il m’induit à l’observation consciente de la dynamique impalpable de l’environnement qui nous intègre. Il réveille chez moi ce désir vacillant à cerner intuitivement les signes ténus et essentiels qui nous embrassent, que la vie contemporaine pollue. Ses écrits me confortent dans ce pieux désir d’une recherche de joie complète, du corps et de l’esprit, émotion pleine d’une nature subtile, détachée, dans la mesure du possible, des artifices de la vie moderne : « Carpe diem » contemporain.  

#jeangiono #epicurisme