Prémices



Maison-Blanche et Culbute-Pucelle





Pas de méprise, la pente grivoise n’est pas!

Parisien de souche, Joseph, modeste patriarche sans chapelle voit sa descendance saillir ; ses enfants et leurs enfants s’acheminent vers d’autres horizons. Ses parents décèdent.
Un jour de brume dans un triste réflexe gestionnaire, il fait le décompte des résidences de sa soixantaine d’années d’histoire; e n moyenne, il n’a pas séjourné deux ans à la même adresse, et une seule fois plus de trois années consécutives : une forme de nomadisme l’habite. Divergentes, les dix dernières années l’ont vu élire un seul et stricte domicile dans une grande ville d’un pays de l’hémisphère sud : Magdalena, son fol amour anthropophage, le retient dans sa toile.
Un pied à terre à Paris lui donne l’illusion d’échapper à la sédentarisation, mais ce luxe devient hors de portée. Affligé, il distingue un versant nouveau qu’il ignore. Acculé, il résiste à planter sa tente dans un lieu unique ; son syndrome a besoin d’un exutoire, sa bougeotte d’une imposture ; l’âge venant, une sclérose polymorphe s’annonce : impasse, impair et passe!
Une nébuleuse vie sociale dans la traditionnelle province a pourvu le couple en foisonnants contacts ; conventions ratifiées, ils se sont transformés en nombre copains occasionnels, quelques camarades festifs, et de rares amitiés fidèles. Une particulière s’est établie au fil des ans : un lien lentement s’est tressé. Il ne pèse ni se tend, il a la patine irrémédiable, la souple robustesse du cuir soigné : juste distance et discrète proximité se sont installées sobres et entêtantes. L’âge module l’enthousiasme et donne place au tact : l’attention cède au temps du temps.
Pedro e Isabella, de plus longue alliance, cultivent une résidence secondaire à guère plus d’une demie heure du centre-ville : les quatre amis s’y rencontrent avec une certaine fréquence. Pour s’y rendre, une périphérie de briques et de brocs dépassée, on emprunte prudemment une route étroite sur la ligne de crête des falaises ; elle se contorsionne dans la courte végétation d’une réserve écologique. Le vert frêle des arbustes clairsemés du semi-aride vibrent sur le tapis aux reflets rouge-orangé d’un noir minerai de fer : sur un versant l’apique dévoile la tentaculaire capitale provinciale ; sur l’autre, se déroule une végétation qui retrouve progressivement l’exubérance du climat tropical, une houle profonde verte intense.
La radicalité de la barrière naturelle, la proximité contrastée des deux réalités déroute, interpelle. À l’entrée de la gaillarde vallée, entre sévérité et exubérance, un premier village « Maison Blanche » ; l’élevage et les exploitations agricoles familiales y rythment la vie. Avant d’y arriver, de grands terrains arborisés abritent quelques maisons au style pluriel ; celle de Pedro et Isabella s’y dissimule.
L’entrain des rencontres devient allégresse ; une joie insidieuse flatte sourdement la fibre hédoniste du jeune ancien procrastinant. Un soir sur le chemin du retour, Magdalena malicieuse formule le rêve d’avoir, comme leurs amis, une maison de fin de semaine dans ce val préservé. De ne savoir conserver les cinquante mètres carrés de son sol natal, Joseph endeuillé n’imagine pas de nouveau projet.
Quelques mois s’écoulent, le voile sombre s’éfaufile, l’évolution autour de Joseph ne fait que confirmer les conséquences de son changement territoriale. Après avoir été un acteur de la vie économique libérale, il choisit une nouvelle activité à la marge de la société ; attentif observateur résistant. Marin d’eau douce, après avoir jeté l’ancre à Port Magdalena, il endosse les amarres définitives qui l’enlacent aux charmes de son quai.
Quand elle propose insidieusement de jeter un œil curieux sur un, puis deux, et d’autres terrains en vente, Joseph se sent glisser sur une pente irrépréhensible, se laisse emporter. L’un d’eux à une vue imprenable sur la falaise du « Culbute Pucelle » : ex abrupto elle ranime les fantasmes du faune assagi qui croit y trouver une illustration sublimatoire. Quand Pedro lui lit les vers qui baptisent l’apique, Joseph jubile.

Extrait du recueil de Mario de Andrade « Clan du Jabuti *».
(Traduction libre et non autorisée de l’auteur.)

Vent fleuri roule par les rails.
Il vient de loin, des grottes préhistoriques…
Descendant les montagnes
Il a fui les escarpements assombris du Culbute-Pucelle…

Trémulation brusque de peur.
Effroi.
Feuilles pleureuses d’eucalyptus.
Cloche sonne.
Personne.
La solitude angoissée des arêtes…
La paix fruste effarouchée des gorges de la montagne…

La chaîne du Culbute-Pucelle
Non elle n’avait pas ce nom…
Ils étaient de l’autre côté,
Sont venus au village marier
Et ont traversé la chaîne,
Le fiancé avec sa fiancée
Chacun d’eux sur son cheval.

Avant que n’arrivât la nuit
Ils se sont souvenus de rentrer.
Ils ont dit adieu à tous
Et se sont mis de nouveau
Par les raccourcis de la chaine
Chacun d’eux sur son cheval.
Les deux étaient heureux,
Sur la hauteur tout était paix.
Par les chemins étroits
Lui devant elle derrière.
Et riaient. Comme ils riaient!
Riaient même sans raison.

La chaîne du Culbute-Pucelle
Non elle n’avait pas ce nom.

Les tributs rousses du tard
Rapidement fuyaient
Et pressées se cachaient
Là en bas dans les concaves
Craignant la nuit qui venait.

Pourtant les deux continuaient
Chacun d’eux sur son cheval
Et riaient. Comme ils riaient!
Et leurs rires aussi se mariaient
Avec les risées des rocailles
Qui sautant frivoles
Du sentier se détachaient
Cherchant l’escarpement.

Ah, Fortune inviolable!
Le sabot s’est posé en porte-à-faux.
Donnent fiancée et cheval un saut
Précipités dans l’abime.
Pas même le choc s’est écouté.
Il fait un silence de mort.
Sur la hauteur tout était paix…
Cravachant son cheval,
Dans le vain de l’escarpement
Le fiancé s’est précipité.

Et la chaine du Culbute-Pucelle
Culbute-Pucelle s’est appelé.

*Tortue terrestre du centre de l’Amérique du Sud

Joseph achète le terrain tourné vers l’écran sauvage où se déroule, dans l’ombre du soleil levant au rougeoyant déclinant du couchant, éternelle, l’injuste sort des mariés d’un soir. Une légère déclive de la parcelle garantit la vue de l’illustration symbolique ; mieux que dans les murs de Vérone, il veut cacher son adresse sous le couvert d’arbres au port modeste, à la frondaison discrète, essences locales adaptées à la pauvreté du sol, résistantes aux longues saisons sèches : campement définitif auprès de sa belle persane, pavillon de chasse aux papillons de ses réminiscences, maison de famille à la géométrie variable, table ouverte aux amis d’ici et d’ailleurs, son lieu en-fin.
Une robuste cheminée double face anime le centre d’une plane et large construction aux grands vides encombrés de survivants souvenirs : dès les premières heures du jour, l’artisan s’attable à son ouvrage dans le souffle animale de l’âtre, un œil sur la trame brillante de la falaise…