13/06/25

Cher Ami,

Hier, seul, je me suis attablé pour déguster une incongruité et une cuisine familiale : j’ai couché dans le fond d’une assiette des sardines en boîte que j’ai recouvertes de ratatouille.

Venu de la porte restée ouverte, un souffle d’air balaye l’ambiance d’une douce fraîcheur nocturne. L’alliance de la rusticité ordinaire de la conserve et de son âcre saveur médiocre, au mélange succulent de la cuisine méditerranéenne se révèle une découverte gustative. La chair du petit poisson affadi par le processus industriel dont seule la peau a gardé son caractère sert de faire valoir à la richesse des parfums et des goûts du mélange provençal : l’acidité fruitée de la tomate, l’amertume pimentée du poivron, les sucres légers de la courgette et de l’aubergine, la douceur des oignons compotés, le piquant de l’ail, les effluves de garrigues des herbes de Provence remplissent ma bouche affamée. Pour fin, je mords dans une olive ; son amertume vinaigrée nettoie mes papilles à l’approche de la nouvelle cuillérée ; la terre ferrugineuse du persil et l’ardeur du piment Sucette reviennent en arrière-bouche. Dans ma solitude, la banalité marquée de fumet marin de la sardine fait exploser une fugue gustative.

Des réminiscences se précipitent, je retourne à Aix-en-Provence : ma mère y avait appris de sa voisine les bases de la culinaire provençale, et les avait incorporées dans son cahier de recettes pour la satisfaction de sa nombreuse progéniture ; Ratatouille de fin de semaine, rehaussée de fenouil pour être servie avec du poisson, d’un renfort de romarin pour les viandes blanches, de thym pour les viandes rouges… Un carrousel de souvenirs bruissants défile devant l’écran de ma mémoire ; le temps passant, nombreuses ont été les variations chaudes et froides : repas célébrés ou pris au pas de course, colorés des lieux où mes parents élisaient domicile, à la cuisine au coin du feu ou en plein air …

Par goût des bonnes choses et pour le plaisir de partager avec mes proches et mes amis de la cuisine familiale, j’ai enfilé le tablier de cuisinier ; je perpétue cette réjouissance remplie de souvenances.

#quotidien #ratatouille

Mon âme-sœur, la lune.

Je ne me souviens pas de notre première rencontre… Toujours bienveillante, elle échange sans mot dire, sibylline. Elle me quitte sans crier gare et revient sans se faire prier, réapparait à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, joue à cache-cache, jamais ne m’abandonne. La coquine se voile, pose à contre-jour, dérobe son orbe qu’elle ne révèle dans sa plénitude que rarement : j’en rêve !

On dit que la Lune est fille de la terre : entre nous quelques millions d’années, mais une aura de grande sœur, un air de famille. On dit aussi que la terre lui doit la Vie : notre intimité la revêt d’élans maternels.

Son frère doré m’éblouit, m’aveugle : sa générosité brillante m’offusque. Mais quand le blond solaire la croise, il n’en prend pas ombrage, superbe il s’incline, et lui fait une couronne brillante.

Elle n’a pas d’heure pour se lever ni se coucher ; nos rencontres sont des surprises, au coin d’un bois, dans un écrin de nuage, en équilibre sur l’arrête d’un mont, dans le souffle creux d’un val.  Je la préfère gibbeuse, blême instigatrice à la courbure sensuelle. Sous le tropique du capricorne, où j’aime à la cueillir dans sa grandiosité naissante, la belle friponne me nargue, souriante.   

J’ai zyeuté l’astre argenté sous toutes les latitudes pour mieux appréhender ses reliefs… Dans la tradition védique la lune est Soma ou Chandra puissance masculine, roi du monde. Dans la culture chinoise le symbole de la famille réunie. Animiste, à mi-chemin de l’univers islamique, je me rapproche du prophète inspiré : il fait un miracle et montre un sillon au centre du globe argenté. Il suffit d’un acte de foi auquel je me range : je crois à la légende de la lune fendue de Mahomet, une fois n’est pas coutume. Halte là, sans la foi vous ne la verrez pas.

Les poètes ont voyagé sur sa face cachée, dotée d’une chevelure volant en trainée : je préfère l’idée d’une toison plus courte, en cache sexe. 

Ses lunaisons accusent un défaut majeur, constant : elle se range dans la catégorie « Sélène va avec tout le monde ». Possessif, sans la perdre de vue je préfère l‘inspiration d’une autre…     

 

Usufruit

Après avoir vogué poussé par le vent des contraintes, à la dérive de mes pulsions, je retrouve le souffle d’un désir enraciné, m’assagis.

J’ai eu la pépie de la possession matérielle et de la multiplication des expériences ; je poursuis l’usufruit de l’instant vital.

La nécessité de reconnaissance négligée, je reviens à l’os du désir, le noyau du fol quérir impossible à étancher : soif de vivre.

Tirer la substantifique moelle de l’immédiat, savourer en solitaire assuré, accompagné de l’impossible de la communion, écrire.

Entre ciel et terre après avoir érigé la bâtisse rêvée, je jouis de sa possession, tel l’instrumentiste de son violoncelle, le corps aux aguets.

De la joie irisée de la rosée du réveil à celle envoutante de l’ensommeillement d’une pleine journée, je me délecte à petits pas.

A l’aube par la fenêtre ouverte , le froissement des feuillages, le bruissement et le gazouillement de la faune me réveillent, songeur.

Enthousiasme partagé, je me réjouis de mes mains pleines de doigts dans le pelage fruste du chien de chantier qui m’a élu.

Dans l’air lavé par l’orage, la terre et la végétation exhalent une palette de senteurs : je hume la démesure des réminiscences.  

A la croque-sauvage, je savoure une mangue « Uba » à pleine peau : ma bouche déborde de son jus tiède qui dégouline entre mes doigts.

Embrassée à son palmier, je contemple l’orchidée vanille et sa corolle ensoleillée : son fruit noir embaume déjà de féminin ma cuisine. 

Dans la nuit à peine tombée, une flambée, un standard de jazz, nos deux corps tanguent de l’intimité retrouvée de nombre rencontres.

La délectation se double de langueur…