De l’origine de « La naissance d’une vocation, A. de Saint Exupéry » .

À l’aéroport de Nice côte d’azur, je loue un court véhicule ; le GPS m’enjoint de prendre le bord de mer, les lacets m’obligent à marcher au pas et à profiter du paysage ; fenêtres grandes ouvertes, la clémente arrière-saison des Alpes Maritimes m’enlace de son humidité marine.
Saint Raphaël, lieu-dit Agay : le maître des lieux vient me recevoir personnellement à ma sortie de voiture, accompagné de sa fille qu’il me présente.

Un solide octogénaire magnanime me serre la main courtoisement ; sous le sourcil en broussaille, un regard franc et pétillant m’assure de sa sympathie. Sa fille est venue vérifier que le reporter d’outre atlantique sait se comporter à l’aune de ses premières manifestations ; elle me surveille du coin de l’œil, mes attentions, peut-être, de pur savoir-vivre ne sont pas suffisantes pour la tranquilliser. Elle viendra plusieurs fois dans le courant de notre conversation, s’assurer que nous ne manquons de rien, se certifier que je ne bouscule pas son cher père ; l’ancien très vert ne m’a jamais paru inquiet, mais plutôt capable d’écarter un quelconque vilain !
Invité à les suivre, je traverse de part en part une large maison basse, néo-provençale aux pièces encombrées de meubles anciens et de souvenirs… Nous débouchons sur une large terrasse à l’ombre des canisses. Je découvre une vue imprenable sur la plage, une baie où le massif de l’Esterel vient mettre ses pieds dans l’eau. L’air en ondes salées nous salue, nous entoure insinuant de son envoûtant parfum de résineux. Un allègre fond sonore de batterie nous berce : le sifflement des pins d’Alep, le cliquetis des chênes lièges et la stridulation en cymbale balayée des cigales se chevauchent, adoucis par l’interminable clapot des marolles sur la grève de sable.
L’ange gardien nous propose eau fraîche et café « expresso », s’esquive aimablement. Alors que je rappelle succinctement l’objet de ma visite, j’entre-aperçois que la souplesse du protocole induit un plaisant exercice ; la bienséance naturellement jouée et le souvenir d’une personne également chère établit un élan, retenu mais réciproque : François d’Agay perçoit une sincère curiosité respectueuse de ma part, mieux il la sait. Des contingences favorables, que j’ignore en partie, ont provoqué cette ouverture ; l’immédiateté de ses réactions en témoigne, une liberté codée s’installe dans une ambiance amène.
J’oublie les questions préparées, garde mon dictaphone ; un carnet à la main, je me laisse porter par l’intuition et les fortuites affinités.

Assis sur deux côtés à angle droit d’une table, nous partageons le même paysage lumineux cadre des ébats de quelques baigneurs attardés : l’étroite berge scintillante de l’anse protectrice encercle les éclats de lumière de la crête des vagues à perte de vue. Nos regards se croisent sur un simple mouvement de tête, puis chacun d’eux reprend son champ exploratoire ; pour mon hôte l’horizon infini de ses souvenirs et réminiscences, pour moi les lignes de mon bloc-notes.
Le temps de raconter les circonstances de la libération des français d’Indochine des mains des japonais, quand jeune officier, il a fait la connaissance de ma tante marraine, et l’aîné des neveux et filleul de Saint Ex me lance enjoué :

– Dites-moi comment voulez-vous aborder « Le petit Prince » ?
– « Le petit Prince » n’est autre que l’auteur, enfant !?
– Vous avez en partie raison ; mais poursuivez !
– Pour mieux comprendre l’œuvre, j’aimerais revenir sur l’enfance de Saint Ex, depuis sa naissance… Votre mère est la petite sœur chérie d’Antoine… Elle vous donne le prénom du frère, très tôt décédé, qui dans la chronologie des naissances se trouvent entre eux ! Il est votre parrain et il n’aura pas d’enfant… Vous êtes au cœur de leur histoire, une sorte d’héritier désigné de l’histoire familiale !!!???
– Vous allez vite en chemin ! Lâche mon interlocuteur, dans une respiration à peine plus profonde en détournant résolument son regard vers le large.
– Vous n’étiez pas entre eux pendant leur enfance, mais après vous avoir nommé à ce rôle, tous les deux, naturellement, n’ont pu que déposer des morceaux de leur histoire… volontairement ou incidemment… leurs jeunes années par brides ou par pans entiers ! Sans même la raconter, à proprement parler, cette enfance transparaît !! Elle se dit à demi-mots, se lit entre les lignes !!! se devine dans les sous-entendus du quotidien… !!!???
– … La dernière fois que nous avons vu mon oncle, en 1940, j’avais 15 ans.
– … Vous avez été proche de votre grand-mère Marie de Fonscolombe, la mère de l’auteur et de votre tante Simone, son autre sœur. Vous avez connu dès les premières heures l’épouse de Saint Ex, Consuelo Suncin de Sandoval ! … Après 1944, on imagine que ces femmes vivent sous l’étoile voilé de crêpe du « Petit prince », en souvenir d’Antoine !?
– …/…Vous prenez le risque dans votre interview de privilégier les souvenances aux souvenirs, les réminiscences à l’Histoire ?
– J’en accepte l’augure très volontiers ; vous me donnerez l’occasion d’un inédit, un héritage épuré, passé au filtre des ans !? Un témoignage plus qu’une œuvre érudite.
– Je n’irai pas jusque là. Une histoire personnelle…

Les évocations ont commencé et se sont poursuivies jusqu’à la tombée du jour, au hasard de bouffées d’émotions, d’associations libres … Aurais-je du utiliser un moyen d’enregistrement vocale pour mieux les reproduire ? Le charme d’une relation engagée au hasard d’une après-midi azuréenne et son pèlerinage aérien auraient été altérés. Les subtiles confidences d’un homme ému aurait-elle même eu lieu !? J’essayerai ici de rendre un échantillon des coulisses du « Petit Prince », avec un peu de la sincère poésie qui s’est dégagée de ce survol exploratoire ; illustrations réminiscences, portrait expressionniste aux larges camaïeux gris et sépia comme les photos de l’époque.