28/11/25

Cher Ami,

Une douleur physique intense augmente ma solitude. L’effort singulier de la lutte qui perdure amplifie mon sentiment d’inutilité ; l’énergie dépensée à résister me fragilise.

Malgré Épicure et d’autres, la souffrance a encore moins de sens que la vie qui n’en a pas ; un négatif pathologique aggravé : à l’instant « T » la cessation future est incertaine et l’augmentation de l’intensité possible, double incertitude cuisante !

Je hais souffrir avec une colère supérieure à la joie avec laquelle je déguste la vie. Je choie les p’tits bonheurs au ras des pâquerettes du quotidien ; la cruauté de la douleur loin de les pimenter, les étouffe.

Le contraire du signifié savourer n’existe pas. Si on savoure, une odeur, un met, un chant, une lumière, un moment, son contraire fait sens : on devrait pouvoir décliner et conjuguer « insavourer » les douleurs qui nous traversent. Le contraire de saveur n’est pas fadeur, qui est l’absence de saveur. Le contraire, le nerveux rejet que provoque la souffrance n’est pas nominée. Savourer dit de la dégustation sensuelle du plaisir dans la durée ; dans la douleur il fait vibrer chez moi une corde marginale et fugace dans une fusion sensation et imaginaire collatérale. Il manque au vocabulaire un signifiant : détester, haïr, exécrer, abhorrer, avoir une aversion, abominer, déclinent des sentiments distants du registre des sens. Quelle explication à cette déplorable absence de vocable pour dire la répulsion causée par la souffrance qui se prolonge ? Ni substantif ni verbe spécifique pour ce ressenti qui colle à la douleur, antipathie installée, nerf à vif, pour cette incontournable de la vie qui nous plie sous sa faux mal-aiguisée.

La douleur et la peur sont des réactions saines et vitales, synonymes de prévention devant une attaque, un danger. Le réflexe de défense fait rechercher les solutions aussi variées que les causes du stress : élimination nécessaire pour un mieux vivre. 

Je suis de ceux qui choisissent le repos définitif après avoir lutté contre une douleur sans pause, ou à la rémission rare

La guérison a l’éclat de l’aube qui suit une nuit d’orage.

#douleur #mort

21/11/25

Cher Ami,

La vie est trop courte pour ne pas savourer la moitié pleine de mon verre à moitié vide. Après l’abordage raisonnable, j’ai laissé tomber l’objectif ; atteint, je sens le chausse-trappe. Seul un bel horizon de bien-vivre vague. 

Vingt ans de vie biblique n’ont pas été creusés sur une mer d’huile. La vitalité des conjoints a baissé, lassés de course- poursuite, ils avancent en tandem :  le relais en tête varie au gré des moments. Si l’un flanche, l’autre ne va pas loin debout sur les pédales ; solidarité obligée. Et quand l’engin crève le couple roule dans le fossé ; juste synchronisation. BD de la vie à deux.

Le sentiment né d’une attraction mutuelle et d’un intérêt mal expliqué, doublés d’un jeu de jambes consubstantiel, trouve après coup une manne d’explications : conte des mille et une nuits et jours de deux décennies. À la narrative bien construite et piquante, je préfère le mystère. Au pourquoi de l’attachement, je réponds, pour le plaisir de la faire rougir et de me faire rabrouer, des anecdotes vraies, et fausses. Vraies pour être advenues, et fausses pour être sorties de leurs contextes, enrichies d’omissions et d’oublis, détails révélateurs. Je me perds dans un magma scintillant que les mots effleurent à peine.

La vie à deux est un non-rapport, mais le désir de faire couple existe ; il fait naître un autre impossible à raconter, nommé du nom générique d’amour. L’être parlant crée une fiction pour recouvrir l’absurde de vivre : un jeu de mots comme un jeu d’eau.

Sans sens ni explication, le sentiment est fragile, protégé d’ombres et de secret pour que les deux folies, qui s’ignorent, fassent lien de cet inconséquent. L’alchimie parfois réussit : étrange habitude à la poursuite d’un enchantement.  

L’enchantement du risque de la surprise, va-tout moderato cantabile. Personne ne sait vraiment ce qu’il veut. Faites vos jeux : je joue pair, passe et gagne. Le jeu vicie, c’est jamais sûr : ça fait partie du jeu. 

#couple #carpediem

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14/11/25

Cher Ami,

Dans Le Monde, le philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret dénoncent l’existence d’une béance entre le droit, le passé, et les évolutions techno-économiques, l’actualité. Après le procès de Nuremberg (1946), le droit international a inscrit la « Dignité » en valeur cardinale supérieure, pour permettre d’engager des poursuites contre les crimes de guerre etc. Ils suggèrent contre les agressions de l’environnement qui heurtent « le sens moral de l’humanité », qu’une législation internationale constitue un référent légal pour les crimes contre la planète et les humains. L’état de Droit à l’échelle internationale établirait autour du concept « D’habitabilité » une nouvelle valeur cardinale.   

Cette démarche nécessaire met en évidence combien nos décideurs et la société sont atteints de cécité. L’être parlant a fait de sa vie une narrative qui occupe son cerveau. Nous sommes construits autour du logos et de son discours codifié : logique de fond et structure formelle organisent nos pensées, et biaisent notre appréhension de la vie : nous ne savons plus nous en démettre. Le résultat est abracadabrantesque : le « Je pense donc je suis », détaché de la réalité de la planète matrice, assure la vision disconnexe d’une humanité sur le chemin de la dystopie.

Des peuples sont en contact avec l’environnement originel : les peuples indigènes ; un exemple au Brésil, Davi Kopenawa raconte, dans « La chute du ciel », la relation des Yanomami avec la forêt amazonienne : un système de pensée approximatif et global, qui peut nous sembler le fruit de l’imagination, mais est aussi de milliers d’années d’expérience. Loin de la logique occidentale de l’appréhension cartésienne, ce sont des histoires faites d’ombres et de mystères qui leur permettent de vivre en syntonie avec leur habitat.   

Des siècles de culture privilégiant le cérébrale et la rationalisation, négligeant intuition et sensibilité, ont entraîné l’occident dans un auto centrisme autoritaire ; les personnages et les situations sont ubuesques. La vie sur terre nous échappe, sa beauté sans explication a commencé à se flétrir. 

#dystopie

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