07/11/25

Cher Ami,

Le fond de l’air est froid: une flambée dans la cheminée, je m’assieds à ma table. La flamme brûle l’instant, induit la persistance du passé: nostalgie de ma sœur S.

Seconde fille dans l’ordre chronologique, elle est la numéro 4 des 5 enfants; place à laquelle elle se conforme. 7 ans plus jeune que moi, son sourire doux-amer, sa retenue d’introvertie ombrageuse, sont le contre-point de sa théâtrale sœur aînée de 4 ans. Au jeu du portrait chinois, elle eût été une otarie. À son arrivée à la maternelle, notre mère apprend qu’elle sait lire.

Nous ne sommes pas sur la même orbite; je quitte le cercle familial, elle rentre dans l’adolescence. Dix ans plus tard, nous habitons sous le même toit, elle le jour, moi la nuit. Si j’intègre la société, elle nage à ses marges. Étudiante en arts plastiques, elle fluctue entre excitation et abattement; je m’en inquiète, mais ne suis attentif. Un matin, alors qu’elle hisse un sac de poudre blanche au-dessus du réservoir des toilettes, je découvre ses avant-bras couverts d’ecchymoses: surprise, elle confesse sa dépendance, son commerce illicite… Je m’engage à me taire, elle à s’arrêter… La spirale infernale est enclenchée ! Avec mon frère cadet, nous organisons une expatriation chez lui dans un coin perdu d’Afrique.

L’éloignement réussit, pour pallier le manque elle se met à l’herbe; elle rencontre son mari: ils auront 5 enfants. Elle leur consacrera à sa manière une bonne partie de son énergie. Hors norme, elle est frappée d’alignement, continue ses confrontations avec l’ordre: culture de son herbe favorite, cleptomanie assumée, factures impayées… Sa situation de mère de famille nombreuse apitoie. Chauffeur d’ambulance, elle est remerciée pour créer des trajets alternatifs. Sa liberté congénitale est partout: dans son capharnaüm, ses dessins, ses colliers de boutons, ses porte-clés de perles baroques… Elle accompagne l’avant garde culturelle: elle est mon radar, ma sœur à part.

Son passé la rattrape: une hépatite B avancée est diagnostiquée; sans jamais se plaindre, elle se soumet à tous les traitements possibles, sans succès, elle décède à 52 ans.

#soeur #drogue

04/07/25

Cher Ami,

Le ciel s’obscurcit de nuages anthracite : annonce d’une journée d‘automne abréviée, je vais allumer la cheminée.

La société, pour laquelle je travaillais, offrait à ses cadres un bilan de santé ; routine agrémentée d’examens spécifiques aléatoires. Le passage aux résultats avec le généraliste n’était qu’échanges aimables.

Je m’y rendais l’âme légère ; cette année-là, le médecin porte-parole me reçoit d’un sourire figé, « Tout va bien mais le marqueur xyz de l’analyse de sang fait apparaître un risque d’hépatite… Nous allons réaliser des contrôles et avec les résultats vous adresser à un spécialiste ». J’hésite entre scène de film et rêve éveillé ! Je connais, d’une sœur malade de l’hépatite B, l’évolution : transplant de foie hasardeux, survie limitée.

Mes parents confrontés à ce problème, ma relation conjugale dans son dernier tour de piste, mes enfants jeunes, je choisis de me taire jusqu’au diagnostic définitif. Une semaine en noir et blanc, seul devant l’échéance fatidique. Sans espoir raisonnable, je tourne en boucle dans un tunnel. La journée, mes sens anesthésiés, mon cerveau répond par réflexe aux habituelles urgences familiales et professionnelles. Un vide noueux de la tête au ventre, je me vois vivre : je me lève, vais courir, prends ma douche, me rase, prend le petit déjeuner avec les enfants, les emmène à l’école etc. La nuit je feins de dormir, ou me réfugie sur le divan avec un livre que je ne lis pas. Le temps passe, fragile sablier dans un infini silence moiré de morbides élucubrations. L’action impossible dans ces circonstances m’englue dans l’attente, corps-mort dans un noir océan. Un unique souhait, connaitre le verdict, inventer un nouveau futur pour agir.

Une semaine écoulée, j’arrive en avance à la consultation. A la vue des examens et après une longue auscultation, le spécialiste, sourire entendu m’annonce, « Les marqueurs sont la preuve d’un contact avec un virus de la famille de l’hépatite, ou de la grippe… sans conséquence, vie normale mon cher monsieur ! », démenti que je salue, à 10h du matin, d’une coupe de champagne au comptoir du premier bistro.

#bistro #diagnostic

27/06/25

Cher Ami,

Les braises sous la cendre de la veille, quelques pommes de pin et leurs aiguilles, et la cheminée de notre cuisine-salle de séjour redémarre cahin-caha.

La mort n’est pas de l’ordre de l’expérience ; le hasard m’a couché dans sa nuit sans fond. Loin de la petite mort de la jouissance extrême, un accident.

Je n’avais pas cinquante ans, la force de l’âge ; je prenais soin de ma santé, privilégiant une activité aérobique ; en fin de semaine, j’aimais nager une heure en mer. Un jour, malgré le drapeau rouge hissé à la vue d’une mer agitée, je conclus que le signal d’alerte vise les baigneurs.

Je plonge, anxieux de me mesurer aux forces de la nature. Le premier quart d’heure est pénible, un effort maximum, sans répit m’est demandé pour le passage de la barre ; je persiste, malgré une fatigue grandissante, j’espère après son franchissement trouver une accalmie, qui n’advient… A la limite de mes capacités musculaires, le souffle court, je me décide à battre en retraite, comptant sur l’aide du courant pour me ramener vers la terre ferme.

Épuisé, je surnage ; la mer m’entraine vers la plage. Exténué je vois les vagues s’écraser sur le sable à une dizaine de mètres, quand le rouleau de la barre me précipite vers un tréfonds violent où je suis terrassé : accablé, je perds le reste de mes moyens, démembré au milieu des tourbillons qui m’assomment, je désiste. Sans espoir, mes sens anéantis au milieu de forces qui me dépassent…Un reste de conscience, entre-aperçoit la fin : obscur tunnel révolté au fond d’une mer irréductible, je meurs étouffé sans souffrir ; j’élabore : « Quelle connerie de perdre la vie ainsi ! », revis une séquence accélérée d’images, ne regrette rien si ce n’est la décision fatale. « Dommage ! »

La mer en décide autrement : rejeté comme un bouchon à sa surface, j’avale une bassine d’air, puis une autre… quelques brassées plus loin, je marche à quatre pattes, reptile fuyant la mer prédatrice, pour atteindre le sommet du talus de la plage.

Effondré sur le dos, exténué, j’ai tremblé longtemps de tout mon être, vidé de sens et de désir : vivant brutalisé — un autre regard vers l’au-delà.