20/09/24,

Cher Ami,

Ma vie en couple, n’est pas La Solution, mais un choix souriant, à pois jaunes. Pour mon esprit lutin, la meilleure alternative à toutes celles imaginées, écartées sans illusion. Les hommes sont tous uniques mais les siècles ont imprimé nos mœurs : sous la couverture du matrimoniale, je cultive ma sensibilité singulière. Mai 68 est passé par là, et sa nécessaire réinvention ; la contestation est restée, le sceptique a conclu.

Élue sur un coup de foudre, désir irrépréhensible, ma partenaire et moi jouons une partition baroque de la vie à deux : quelques fondamentaux partagés sans exclure les différences, des modes aux priorités variables à tous moments, des changements d’opinion et des explications qui se multiplient au gré des expériences et des personnes. S’en suivent des discussions infinies et de nouvelles perspectives. Angoisses inexpliquées et répétitions inévitables, elles, continuent enracinées : leur permanence agace, l’humour les tempère d’une intimité attendue.

L’être humain, non-clairvoyant par essence, gagne à la compagnie d’un regard aimant, souvent (!), une contradiction permanente, une vigilante critique, au fond bienveillante 😉 Au quotidien les sous-entendus se multiplient, créent des tensions ; cible erronée, l’autre sert de défouloir, des réactions négatives s’enchainent. La comédie usée, mise en perspective, permet une analyse : chacun reprend sa part, le malentendu trouve sens, le lien se renforce de l’exercice. Le jeu est sportif ; sa pratique attentive évite l’accommodation et l’inévitable perte de vitalité que le temps précipite.

Plus hédoniste qu’épicurien, sybarite à mes heures, j’entretiens la présence des atouts de mon élue : ceux de la première heure, réels et fantasmés. Je me délecte de retrouver après des lustres ces traits, qui ne sont pas peu de chose, qui la rendent unique, à mes sens et à mon esprit malin.

 « Il vaut mieux être seul que mal accompagner », sous-entend que faire couple, équation à multiples inconnues jetées dans le champ de la vie, est un choix possible, désirable : un pari pour un marathon où l’abandon d’une des parties conclue la course.

13/09/24,

Cher Ami,

“ O anel” ( “ L’anneau ») de Antônio Grillo au Parc Municipal de Belo Horizonte ( MG Brésil)


Si le Beau n’existe plus, la poésie s’éternise : enchantement enfantin qui saisit, présente dans l’histoire humaine depuis plus de trois mille ans, délectation aérienne ! Le mot est d’origine littéraire, il vient de poète : l’artisan qui dans une séquence de mots suggère des images, des impressions qui ravissent. Puis la poésie est associée à la musique avec le chant, et envahit d’autres domaines d’expression, aujourd’hui artistiques.

Elle est une rémission pour l’individu devant l’absurde, avoué ou non, de la vie : petit bonheur absolu et passager, elle est une trouvaille de l’être humain, un instantané faux-fuyant à son destin. Indépendant de tout et de tous, seul ou accompagné, l’esprit et les sens attentifs aux détails de son environnement, cueillent le furtif sortilège, le candide détail : feu follet de la conscience du spectateur, et de l’interprète.

La poésie n’est pas dans l’objet mais le fait du récepteur, « Le cœur seul est poète » André Chénier. L’aptitude à cette joie vient de l’enseignement ou d’un guide. Notre capacité à appréhender cette réjouissance solitaire, tient à l’ouverture au mystère ensorcelant de la vie, soustraite de sa routine : déceler au détour du chemin la faille, l’aspérité délectable.

 On reconnait le charme de la poésie, sans réalité tangible, dans un mouvement, une lumière, une forme, une odeur, un son, une saveur, un toucher, un spectacle. Elle contrebalance l’absence d’énoncé d’une solution aux problèmes de la vie, à l’inexistence palpable du « Je », présents dans notre conscience.

 L’expression artistique, avant de devenir tribune de contestation engagée en reflet de mouvement politique et social, tendait à découvrir une réalité enchanteresse, à créer une illusion, à l’avant-garde et en écho de son époque.

A sa recherche, son inutilité est un indice qui m’attache au fait inusité, à l’événement disconnexe. Un autre est sa subtilité qui me laisse penseur, rêveur, sans exclure la simplicité. Un autre encore, est une sorte de décalage avec le moment, l’entour : un effet-surprise, une odeur de rébellion, un trait qui déjoue le commun et fait croire à une renaissance, à l’original.

06/09/24

Cher Ami,


Beau vient de la même racine latine « Bonus » à la connotation largement morale dès Platon, idéalisé ; Saint Augustin (Vème siècle) et le néoplatonisme l’a ancré dans notre civilisation judéo-chrétienne. Le diminutif « Bellus » à l’origine du bel/belle veut dire joli : en langue classique, il est attribué aux femmes et aux enfants, ironiquement aux hommes. Pour eux le qualificatif est bon/bien dérivé de « bene », vertueux.

Au moyen-âge, la production artistique occidentale est le fait de l’Église. Le beau s’érige en regard de la morale de l’époque : vestige inter millénaire l’adoration macabre du Christ crucifié. Avec Saint Thomas d’Aquin et la Renaissance apparaît une représentation non religieuse des corps, de la nature : le beau est agréable à voir et à entendre, mais est fait d’estime « Beau-père, Beau-frère », éveille un sentiment de supériorité, voire d’admiration. Il est positif, « belle femme » ou « bel homme » synonymes de noblesse, au delà de l’apparence, tel un « bel esprit », sans dimension esthétique.

La poésie, le beau opposé au laid, est une construction de l’esprit humain, sensibilité et réflexion. Notre intelligence se construit avec des codes, la langue et le domaine des valeurs. Le réalisme politique de N. Machiavelli (XVème) débusque la morale apparente des dirigeants, la peinture de Rembrandt (XVIIème) abandonne la représentation du beau pour celle de l’humanité. L’athéisme subversif de Sade (XVIIIème), le naturalisme de Goya et Courbet (XIXème) repousse la relation entre bien et beau, né l’esthétique. Le XXème siècle, entre nihilisme existentiel et marché, abandonne le concept de Beau. Avec Nietzsche et la mort de Dieu, nous avons tué le Beau.

Aujourd’hui chacun est libre de trouver agréable, esthétique « bello » l’offre de son environnement, conscient des contraintes d’un référentiel aliénant.

La phrase de Baudelaire à propos de l’art m’oriente « La modernité, c’est le fugitif, le transitoire, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ». L’expression dite artistique est un terrain d’exercice d‘ouverture, de tolérance pour l’humanisme.