Pourquoi ?

Dès l’âge de quatre ans l’enfant lance : « Pourquoi… !!!??? », en batterie : besoin d’explication, d’une narrative. L’épicentre, le pourquoi de la vie. La question nous dépasse ; culture et éducation l’éludent, la subliment. Depuis des millénaires, les êtres humains se réfugient dans une suractivité en trompe-l’œil, pour éviter de balancer entre « la souffrance et l’ennui ». Immédiateté conjuguée avec urgence : l’absence de perspective enivre, la course contre la montre des préoccupations quotidiennes entretient l’état d’ébriété. Certains se lancent dans une réflexion artistique ou intellectuelle, élaborent : ils examinent avec une originalité renouvelée un aspect, modifient l’abordage, renouvellent la logique, s’opposent. Scientifiques et humanistes, matérialistes et idéalistes, après s’être persuadés nous persuadent que leurs découvertes amènent à une conclusion inédite : pas faux ! L’originalité a un précédent, fréquemment.

Chacun se trouve un but dans la vie, se donne souvent un satisfecit. Mais la vie, l’âme, le pourquoi de cette énergie vitale reste inédite, ineffable ; être vivant parmi des trillions on est de passage.

Né par un hasard quasi absolu, on s’alimente pour survivre et grandir, on se reproduit en croyant à l’amour pour se différencier de la sardine, et on décède fatigué de n’avoir pas fait grand-chose. Certains qui en font plus, ont des résultats paradoxaux, polémiques, aux conséquences parfois violentes.

Pour ralentir l’inévitable décadence, je me lance à la découverte d’un monde nouveau ; l’Art Contemporain. Dans le passé, certains artistes ont subodoré, imaginé l’avenir, une partie. L’inconfort me provoque, questionne mes appuis de mille pattes. Myope congénital, je poursuis ; seule certitude affligée, je suis vivant ! Fugace, le présent est incertitudes ; la recherche d’indices me fait ouvrir des fenêtres sans ordre ni logique. Je multiplie les points de vue, cueille des rayons de vie avec une futilité enfantine : renouveler la surprise gourmande, comme l’émotion au clin d’œil souriant, de la jeune femme pressée, sortant de la rame de métro.  

Marie Alice

a 75 ans et souffre d’Alzheimer. Au début, son amabilité attentive à la composition de la personnalité, plus qu’à l’analyse, a trompé l’attention de tous ; quand elle a commencé à ne plus se rappeler des détails du quotidien, on l’a expliqué comme en étant le revers. Les oublis dénoncés déclenchaient chez elle un éclat de rire enfantin : « J’ai toujours été comme ça » ajoutait elle, se moquant d’elle-même. Son intuition fine et sa bienveillance développèrent un savoir-faire professionnel précieux, dans l’accueil et l’accompagnement des délinquants et criminels porteurs de souffrance mentale : exilés des hôpitaux psychiatriques des prisons, « la lie de la lie ». Son affabilité maternelle assurait au malade une écoute sans préjugé ; condition nécessaire au sujet en souffrance pour se sentir écouté, et, plus tard, pour collaborer à l’élaboration de la thérapeutique de sa réintégration sociale.

Marie Alice est divorcée ; ses proches, enfants et petits-enfants l’entourent. Elle peine à les reconnaître, oublie leurs noms… Le désordre s’est installé dans sa tête. Cinq jours par semaine elle va dans un centre spécialisé où des activités l’aident à mieux vivre, à ralentir le déclin. Récemment, elle est revenue de l’atelier enjouée comme un pinson : l’un des animateurs, professeur de chant lui fait la cour : « J’ai le béguin ! » et éclate de ce rire d’enfant et d’auto-dérision de ses pertes de mémoire. Les confessions se multiplient ; une vague de bonheur l’envahit, et la porte sur un nuage à l’atelier, où elle va habillée comme un sapin de Noël.

La famille et le centre, où l’événement n’est pas passé inaperçu, conclurent : l’âge mental et émotionnel de Marie Alice est celui d’une enfant de 12 ans, sans chance d’avancer ; l’illusion de l’été indien sera entretenue. Le professeur de chant joue le jeu de l’amoureux pudique ; il lui offre, de temps à autre, un merveilleux petit cadeau, que la famille lui donne en sous-main. Le ton du vernis à ongle, la couleur du teeshirt, le chanteur du CD sont un succès ! Aurore boréale au cœur du brouillard qui s’épaissit dans la conscience de Marie Alice.

Cinquième âge.

Vivre est déraisonnable. L’angoisse existentielle circonscrite, je rêve de prendre soin de la flamme scintillante : désir, enchantement, optimisme du verre à moitié plein.

La faucheuse rhabillée de fantasmes variés me secoue nuit et jour : je dévêts la vieille poupée, la remets au placard, sans verrou, de mon inconscient au parterre de marguerites. Le jeu des antagoniques se poursuit, sourire ironique et entendu : elle insiste, je résiste. Je perds mon temps et nous égare ; retard !

Mieux conscient, je songe à un nouvel âge. La flamme décroit lentement ; nul besoin de faire feu de tout bois. L’expérience aide à discerner l’original, écarte les prophètes de vieilles recettes aux nouvelles paillettes : le temps concentre, la perspective s’amenuise, un essentiel libéré des fantasmes indigènes émerge, droit à l’erreur !

Les envies filtrées par le temps font place à un résidu argileux, désir lourd de précarité ; laisser une trace aux proches, imprévisible, un héritage, un pur objet qui s’imposerait par sa propre présence, sans morale, un témoignage muet d’une existence insensée. Une élucubration, espoir de vie, perdu dans un univers incommensurable : « peut-être » !     

Contre la morosité des départs sans retour et la mélancolie compréhensible de l’incertitude du futur, un enthousiasme, sélectif : perpétuer la capacité sans âge et sans objet de se ravir, et de parier sur un mieux possible. Entretenir la joie, au passage d’un parfum fugace dans l’air matutinal, de la découverte d’une saveur nouvelle à une table amicale, de l’écoute d’une nouvelle interprétation d’une éternelle mélodie, de la rencontre d’une idée à contre-courant porteuse d’espoir, de l’assoupissement corps et âme enlacé à la tendresse de l’élue : avancer optimiste sur la route incertaine. Humain !

L’insatisfaction innée ne cesse qu’au dernier souffle de vie, l’appréhension de la complexité du monde n’offre aucune certitude ; elles obligent à une lucidité active et à son pendant jouisseur : savourer son demi-verre de vin, bourru ou grand cru, avec l’intensité du moment présent, premier et ultime, unique. Vitale !