Marin échoué.

« Et qui donc a jamais guéri de son enfance » Lucie Delarue-Mardrus.

Au creux de mon hamac, à l’heure de la sieste je voyage. Les vagues du paysage m’entrainent à la dérive : ma barque sans rame, ni voile ni moteur, tangue entre l’azur et une houle forestière, camaïeu de vert. Sa course me berce d’une euphorie tranquille ; une lumière orangée de fin d’après-midi chatoie d’or le paysage. Allongé sur l’unique banc en conche, j’ai les yeux tournés vers l’horizon ; la subite inquiétude d’une photographie d’enfance s’impose. Une tristesse légère la substitue ; une nostalgie sans borne m’envahit : perte résignée, aboutissement consenti. La mer infinie engloutit la langueur d’un drame assoupi : une toupie essoufflée se balance ; un marin échoué, hirsute, blanchi par l’air du large sourit, compénétré.          

Souvenance photographique en noir et blanc : au centre un garçon de 7 ans, de profil, en maillot de bain debout à la proue d’une barque de pêche. Le plan est resserré sur les deux premiers mètres de l’embarcation au-dessus de la ligne de flottaison ; le gris uniforme du ciel donne une grandiloquence blafarde. La main opposée en visière les yeux tournés vers l’horizon, l’enfant inquiet a du mal à feindre la pose de l’aventurier.

Ce portrait en pied a longtemps fait partie des cinq cadres de leurs enfants que mes parents conservaient sur un bureau, une table, un buffet, une étagère… Il a contribué à orienter l’ainé de la petite tribu ; de la posture attendue du preneur d’image, saute aux yeux la fragilité du gamin.

Cette année-là peu avant l’enregistrement argentique, la fratrie s’était agrandie d’un numéro quatre : une seconde petite sœur. Cette arrivée, annoncée, a diminué un peu plus la disponibilité de ma mère ; elle est compensée par une orientation vers la lecture, et la fréquence des séjours chez mes deux grand-mères : frustration réitérée, sans violence. Mon père est l’auteur de l’image ; le chef de famille veillait à la discipline d’une éducation conservatrice.

Sous influence je m’adapte souvent, me coule dans le moule… La contrainte augmentant, aux premiers symptômes, je m’échappe.

Mafia.

Société secrète qui influence la politique et l’économie par le chantage, l’utilisation de moyens illicites et la loi du silence, au bénéfice d’intérêts privés.

L’élimination de Evguéni Prigojine met en évidence combien le régime russe est maffieux. Poutine en est le Parrain : visage de bouddha sibérien, il fait le résumé du parcours exemplaire du lieutenant dissident et transmet ses condoléances à la famille. Inutile de connaître les arcanes du Kremlin : toute contestation est éradiquée, dans le style affable et implacable de la mafia. La loi du milieu est illégale, silencieuse, connue de tous, sans appel.

Le Parrain, l’individu, n’est pas inamovible, mais l’institution persiste. La secrète violence impitoyable est un mode primaire de règne qui montre toute son efficacité dans une société socialement fragile. La tête de Poutine peut rouler dans le caniveau, une nouvelle figure totémique le substituera, la société secrète survivra, et l’oligarchie russe.

La consommation humaine d’énergie a été multipliée par 100 au cours des 2 derniers siècles avec une tendance exponentielle… L’anthropocène met en risque la planète sans que les états ne parviennent à enrayer le processus. Le Libéral capitalisme, « business as usual », augmente son emprise gradative sur les moyens de communication et sur la vie politique ; libérale radicale, l’extrême droite aux allures de plus en plus « politiquement correcte », prépare un régime autoritaire, après-demain maffieux. Le cas de la France illustre cette tendance : l’absence d’alternative à gauche, laisse le macronisme pratiquer une politique de plus en plus conservatrice, et caresser les idées du RN. En Europe, sans narrative convaincante de l’aile progressiste, le glissement vers la droite radicale est en cours.

Si le Brésil et les USA y ont échappé dans l’immédiat, la Chine impénétrable, leader économique planétaire passé du communisme au capitalisme étatisé, vient de renforcer l’aile nationaliste autoritaire du BRICS avec l’arrivée de l’Iran et de l’Arabie Saoudite…

Sans lumière au fond du tunnel, la résistance sera vitale pour l’utopique démocratie.       

Le quatrième âge.

Le temps est une convention, utilisée la majeure partie du temps dans son sens chronologique : commodité. A mon corps tempéré, une mesure s’est imposée dans le mitan de ces derniers temps.

L’enfance a été un lac : morne, ses courants insensibles me faisaient glisser d’un bord à l’autre de la planète. Les saisons se succédaient d’une lenteur ennuyeuse, dans une permanence familiale agaçante : un père, autorité suprême inflexible ; une mère, insaisissable d’ambigüité bienveillante ; une fratrie, chamaillerie et promiscuité encombrantes.

L’adolescence et les prémices de l’adulte m’ont libéré de leurs contraintes ; jeune animal, j’ai profité à tort et à travers d’un apprentissage pluridisciplinaire : liberté faite de nouvelles exigences intuitivement assumées et dépassées. Une autonomie payée d’un débordement d’énergie : je piochais à l’intuition dans l’infinité des opportunités sans prendre la mesure des conséquences.  

L’adulte est né avec le premier de mes enfants. La dépendance crue et nue du nouveau-né a été un choc : un réel et un enracinement complexes et subjectifs, une fulgurance de retentissements. Les couleurs prirent du relief, le temps le sens de sa finitude, la vie une épaisseur impalpable ; la légèreté devint un luxe passager. J’ai cru choisir mes expériences, remplies du désir de faire au mieux, sûr d’une impossible excellence et du levier de la détermination.

Mes enfants ont trouvé, bon an mal an, leur parcours vers un mieux vivre. Une nouvelle génération comparut : les petits-enfants. Ils m’ont surpris :  joie de vie renouvelée et effroi de la renaissance qui échappe. L’absence de participation directe marque le corps : le temps glisse, de nouveaux guides sont aux manettes. Un lâcher-prise s’impose, sans remords mais non sans nostalgie. L’intensité du moment vécu est substituée par une distance : perte de vitalité et goût de l’oisiveté. Regard curieux, j’écoute attentif ces êtres à l’orée de la vie, tout en devenir et déjà tellement eux-mêmes.

Paraphrasant l’Horace du Ier S.A.C., alors je savoure le jour sans me soucier du lendemain ; tout passe, la vie n’a pas de sens et c’est bien ainsi.