18/09/26

Dérive

Cher Ami,

Je ne suis pas le même avec chacun de mes enfants ; j’évolue avec leurs attentes : j’invente des versants à ma paternité.

L’expérience, la lecture, les rencontres affectent ma pensée, mon intuition, ma sensibilité dans une mue continue. Avec un proche je varie, me dédouble, à tour de rôle absent, silencieux, patient, bavard, provocateur, radical, tolérant, pensif, rigolard… Je prends mes distances, m’échappe, fuis, réagis et me surprends jusqu’à m’ignorer : je suis autre. Au premier instant, je me cherche ; au second, je persiste et crois me reconnaître, poursuis ma quête la tête au ras de de l’eau de ma dérive jusqu’à une berge, et reprends pied.

Hier, mon environnement évoluait en partie, un chien restait un chien etc. : ma perception de la vie, dominée par l’absurde, s’étendait vers un horizon trouble ; attachement ou désintérêt évoluaient, bizarre ; répulsion ou attraction changeaient, saugrenue. Mes sens percevaient autre chose derrière les choses, trouvaient insolite leur quotidien, jonglaient entre eux, insidieusement me questionnaient ; un glissement sans sortie de route m’infiltrait, un dérapage suspendait mes pieds jusqu’à mes divagations : l’étrangeté pervertissait le bien-être de ce qui ressemblait à la chute vers le sommeil, pour une anomalie amère, teintée d’angoisse.

Sceptique dès la fin de l’adolescence, aujourd’hui le doute m’envahit en orages jusqu’à douter d’être moi-même ; je suis entouré d’attractions artificielles modelées par un homme éloigné de la nature, dont l’humanité se réduit à vue d’œil. Ce monde, où la mode préside, où l’information est contre-vérité et manipulation, et où l’IA est sur le point de gouverner, est fiction : devenu fiction moi-même, on dispose de moi ; sans le recul ou le levier de la conscience, je ne sais pas me retrouver.

Mon imagination conditionnée, ma sensibilité hors-jeu, mon intellect désactualisé, mon intuition et mon instinct de survie me poussent à m’adapter au point de ne plus savoir qui je suis.

Isolé, je nage dans les sables mouvants de ma pseudo-réalité ; dernier îlot-refuge au naufrage, le corps-à-corps amoureux.

#fiction #isolement