Du lieu commun des réunions de famille, ou d’amis, surgissent les souvenirs ; attisée par un rien d’alcool, la discussion s’envole avec les points de vue des mémoires incertaines, objets de divergences, surenchères, digressions…
En petit comité sous le sceau de la confidence, les réminiscences apparaissent. Ces ombres, qui nouent nos émotions, s’énoncent laborieusement ; à ce ressenti individuel on ne peut que compatir.
Dans le secret du cabinet de l’analyste, le sujet intéressé par l’ancrage de sa personnalité se livre au sauvetage d’un écho de l’inconscient : reflet des évènements que le temps a gommé, traumatismes diffus qui nous manipulent.
Un non-voyage (No go !) dans le temps m’agite ; celui des absences qui m’encerclent, de ce vide qui m’enlace. Quid de mon premier cri ? Lorsqu’un représentant du corps médical m’a reçu parmi les vivants d’une tape sur les fesses : de la douleur irradiante de l’air déchirant mes poumons ! Primordiale. Quid de l’odeur du sein de ma mère ? De sa chaleur, du goût de la première succion… Pas de trace de la première séparation à l’entrée du jardin d’enfance… Rien de l’émotion du premier baiser ni de l’élan qu’il venait en quelque sorte sceller… Pas plus de nomination, ni de souvenance de l’anxiété vitale de mon être vierge au mystère de la confrontation amoureuse… L’homme avance devant ce vaste oubli, brouillard insaisissable, creux infini sans paroi !
J’évoque non pas l’exercice d’imagination, prose ou poésie vertueuse, émouvante création pour une communion inspirée, mais le vide de la méconnaissance, de l’amnésie de ce qui n‘a ni registre, ni ombre, ni écho : ce trou béant qui nous constitue aussi fondamental que notre mise au monde, abîme nécessaire à l’être de l’humain pour vivre, heureux et malheureux, constitutif. Tous les efforts rationnels, scientifiques, religieux, artistiques, psychologiques témoignent de l’impossibilité à appréhender ce vide majeur, entre-aperçu dans la profondeur de l’univers.
Comment ne pas se souvenir de ne pas oublier ce dont je ne me rappelle pas, que « La vie n’a de sens que sa propre existence »*.
*Jacques Fux