
Le miroir de ma salle de bain est encadré d’une moulure de bois peint, blanc affadi. Sa longueur s’ajuste au lavabo et à la console. Dans un univers gris il crée avec la baignoire une perspective vers la porte-fenêtre et le jardin.
Après une douche chaude, aucune image ne se reflète dans la glace embuée, mais transparaît dans l’épaisseur de la vapeur déposée sur le verre une écriture sympathique : les lettres arrondies énoncent « Je t’aime plus que tout ». Je me dépare tous les jours avec l’affirmation, et file au quotidien un récit autour du message, avant que le courant d’air ne l’efface.
Le miroir vient de l’appartement de feu mes parents ; il y avait la même fonction. Ce souvenir gravé dans la vapeur ressemble à ma mère : raviver jour après jour l’émotion secrète d’un sentiment simple.
L’énoncé est trop ingénu pour être celui d’un adolescent ; la lettre trop ronde pour être celle d’un garçon. L’exagération spontanée est celle d’un pré-adolescent dont la main atteint le centre du miroir : une fillette de dix ans.
Après une vie échevelée, ma sœur cadette nous a quitté très tôt ; elle était sur la fin de sa vie proche de mes parents, de ma mère. Il y a vingt ans, sa fille encore adolescente, après une relation amoureuse précipitée, conçut ; une fille est née : son prénom est le diminutif de celui de ma mère. Les trois générations de mères se mobilisent, réaction en chaine : l’arrière-petite-fille est le centre d’attentions d’une dramatique matriarcale
Sans père, elle est la protégée de l’ascendance féminine. L’arrière-grand-mère la recevait seule dans son appartement ; l’amour supra-maternelle était aussi enveloppant d’attentions, que celui de la mère désemparée et celui de la grand-mère responsable étaient maladroits. L’arrière-petite-fille en retour vouait une affection sans borne à son aïeule : ses bras libres du rôle d’éducatrice et des ressentiments des deux générations intermédiaires étaient un havre de tendresses.
L’arrière-petite-fille a gravé sur le miroir dans l’épaisseur de la buée d’un bain chaud, à l’adresse de sa grand-grand-mère d’un doigt sûr, « Je t’aime plus que tout »