
Cher Ami,
Notre discussion m’a tenu en haleine ; je vois dans le sentiment d’appartenance une rémission, un pansement sur la blessure incurable de notre étrangeté face au monde et à nos semblables.
Avant de naître et d’être mis au monde le projet d’homme appartient corps et âme à la mère qui l’engendre. Mystère de la vie ; joie et dépassement de la mère porteuse. Plus qu’un souvenir, un traumatisme existentiel que, dans un long processus, le bambin dépasse pour gagner autonomie et identité, et se sentir unique au centre de l’univers. Sur son autre versant, l’unicité différenciatrice décline un sentiment d’étrangeté, grandissant ; l’individu ressent isolement et incapacité à partager, à communiquer. L’illusion de la fusion amoureuse ne dure ; les mots manquent, collisions et différences se multiplient. La poésie et les arts suggèrent, comblent, en passant, les vides d’un flou émouvant.
Le sujet fait l’expérience d’un soulagement avec le sentiment d’appartenance ; nous contre les autres. La famille et la mémoire de l’enfance, l’école et le club, l’entreprise ou le métier, la religion, la race, la nationalité etc. Appartenir borde d’un littoral notre identité flottante, crée le sentiment de communauté, réconfort nécessaire pour ne pas perdre les pédales …!!!???
La vie ne m’a pas fait apprécier ce mets.
Gasconnade : je survis avec mon étrangeté, mon incommunicabilité : l’amour et l’amitié viennent me bercer du partage de la fraternelle lucidité de notre incapacité à nous comprendre, à la communion : solitude et liens d’humanité et de tolérance, qu’un sourire entendu, un regard ému, un brin d’humour ou un mot d’esprit, un silence chargé de non-sens agrémentent. La conscience partagée de l’impossible de la relation, du rapport à l’autre, remplace le vide qui nous entoure d’un no man’s land brumeux.
Aux théâtres des grands boulevards, les défenseurs de toutes sortes de foi tiennent le haut de l’affiche ; leurs dieux idéalisés à la compagnie sans défaut, et leurs théories géniales sont portés aux nues.
Je me résigne, étranger, à savourer mon verre à moitié plein en bonne compagnie : un voile éthylique m’éclaire.