Cher Ami,

Optimisme cinglant : l’espérance de vie mondiale est de 73 ans, mon âge ; dit autrement, à la roulette russe de la vie, revolver à demi chargé, j’ai échappé à la balle fatale.
Vain constat, mon désir de vivre tressaille. J’écarte le « Pour combien de temps ? », les aléas foisonnent ! Je désire durer le mieux possible, sans accorder d’importance au coup de faux de l’ad vitam aeternam. J’imagine l’éternité, après l’illusion du temps qui passe, en absolu réel silencieux, le cycle perpétuel de l’énergie original. L’accident primordial effacé, retour à l’essence, l’éther de l’onde esquisse, ici et là. Mes cendres amenderont le pied d’un arbre.
En somme, je savoure, entre le néant d’avant et celui d’après, cette fulgurance négligeable qu’est la vie ; le non-sens y réside, sans effroi. Une seule crainte, la souffrance. Le fil se déroule… L’enfance est une sensation de temps suspendu entre devoir et dépendance, une mer étale sur une grève aux nuances de gris infinies : les mots roulent billes de verre. Les vingt années suivantes, l’autonomie conquise, le jeune homme, opportuniste assoiffé, dévore des projets mal embrassés ; avec l’arrière-goût d’insatisfaction, les mots sont envoyés comme des balles. Aux environs des 40 ans l’adulte s’oblige à choisir, beurre ou argent du beurre ; tous les désirs ne sont pas réalisables, ceux qui le seront ne le seront qu’en partie ; la conquête anime, on poursuit en pesant ses mots. Les 60 arrivent en accéléré, à la sortie du virage on compte le temps ; la maturité décode la société humaine qui en perd ses paillettes : les masquent tombent, on distille les mots.
Au voisinage des 80 un ralenti est nécessaire, la vieille mécanique et son entretien freinent l’activité, induit le détachement ; une jouissance complexe de réminiscences frissonne au tréfond de la bête ; les mots s’écrivent. Pour sourire encore, j’affectionne l’idée de tenter le détroit du siècle de vie, Cap Horn ! Après rien de nouveau, un océan pacifié à perte de vue. Seul, flâneur, le vieillard à la respectable indécence se rapetisse, se condense : distant spectateur, il jette les mots par-dessus bord…