29/08/25

Cher Ami,

Avant la lecture qui m’amène au sommeil, j’ai regardé la photo de la dernière de mes petites filles « S ». Ému j’ai cherché un air de famille, tenté de deviner sous ses traits de nouveau née sa personnalité. Bras en croix, le joli nourrisson endormi, rassasié semble ravi, l’espace entre les sourcils à peine froncé : béat je conclue, sans accident, elle aura une nature optimiste sur un fond sérieux.

La nuit, j’ai fait un rêve : sans narrative, son caractère insondable autant qu’inusité paraît une absence pâle et rayonnante. Pas de respiration, pas de conscience, pas plus de quelque chose ni de quelque part, de pures sensations sur le chemin de sentiments vaporeux, sans appartenance : sans notion de temps, le vol stagne dans un errement, acquis à une impression d’éternité bienveillante. Tel un animalcule inconsistant lâché dans un espace infini favorable à sa survie, sans en rien savoir, ou un non-objet dénué et complet. Peut-être le fruit du trouble vertigineux de l’endormissement : flamme vacillante mise en abîme, flottement dématérialisé jeté au vent cosmique, effusion de sérénité définitive.  

A mon réveil, le voyage endormi revient, effluve bien heureuse, absurde souriant. Se superpose l’image de S. et ma projection facile ; conscience sinueuse au sortir des limbes de la nuit, nuée d’opale.       

Adolescent, un bras de fer avec « l’auteur de mes jours » m’accablait. Pour calmer l’animal enragé, d’une voix contenue, ma mère convient : « Ton opposition à ton père est compréhensible, un jour elle passera…», puis confesse « Sache que l’un des moments les plus extraordinaires de ma vie, fut l’heure à laquelle tu es né : à peine venu au monde, sans l’habituelle tape sur les fesses, tu as braillé ; et quand on t’a déposé sur ma poitrine, tu t’es assagi. Je me rappelle ce moment comme si c’était hier : je me suis senti toute puissante. Donner la vie, m’avait rendu invincible, rayonnante ». Plénitude de la maternité. J’avais recouvré à ces mots le ravissement qui avait baigné l’aurore de ma vie, revenu soixante ans plus tard au détour d’une photo et d’un rêve. 

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