22/08/25

Cher Ami,

La braise, qui traverse la nuit, a des traits que j’ai ignorés ; adolescent prolongé, je ne les ai reconnus qu’à l’approche de la soixantaine.

Mes premières années ont compté sur l’attention des femmes de ma famille. La mâle voix s’est fait entendre avec l’entrée à l’école. Si le suivi des enfants au quotidien revenait à ma mère, le chef de famille apparaissait pour sanctionner ; les bulletins scolaires aussi, aux résultats au mieux « satisfaisants ». De son enfance outre-mer, mon père tenait le désir de découvrir le monde, entraînant derrière lui femme et enfants ; sûr de son choix, convaincu de son bon droit, nous changions de pays, à minima d’adresse, tous les deux ans. Il nous voulait « bien élevés » et tolérants, français et polyglottes, musiciens et sportifs, catholiques et xénophiles… Il croyait à la manière forte pour ses deux garçons aînés ; la fessée à la ceinture était monnaie courante, provocant chez moi une rébellion, sans trauma. Un principe univoque : « La loi est dure, mais c’est la loi », et sans l’énoncer, « J’en suis le représentant ». A l’apogée de mon adolescence en 68, son absolutisme est devenu insupportable.

A l’âge adulte, entre distance géographique et affection indéfectible pour ma mère, j’ai évolué de la guerre froide à la tolérance polie. Ébranlé par mon premier divorce, sa vigueur sereine de grand-père m’a fait glisser vers une cordiale bienveillance.

Ma dernière compagne, lui trouva d’emblée des qualités : une rectitude morale et intellectuelle qui lui avait coûté des opportunités et l’avait obligé à des devoirs sa vie durant, mais aussi une générosité curieuse, attentive à la nouveauté, voire aux autres. Son désir de loyauté inflexible à ses valeurs et à ses idées, le rendait irritable à l’heure de convenir qu’il pût se tromper. Devenu aïeul à mon tour, j’ai baissé la garde, embrassé le vieil homme drapé dans sa fierté maladroite.

Papa était un honnête homme à la recherche de respectabilité : son assurance et sa rigidité de moine bénédictin cachaient un être sensible, pétri de la culture machiste, catholique et bourgeoise du XIXème siècle.

#père #paternel #fessée

15/08/25

Cher Ami,

L’homme, superbe, s’est lancé à la conquête de la planète, de la vie ; nouveau propriétaire, il applique les pronoms possessifs à tout sans développer de sentiment de responsabilité. Saint Ex le propose au Petit Prince dans sa relation avec sa Rose. Ingénuité humaniste qui évite la réification de ce qu’on veut à soi : le possesseur responsable se projette dans l’objet devenu une extension de lui-même.

Dans un mouvement inverse, le système capitaliste dépossède l’être humain de ce qu’il produit en échange d’une rémunération. La monnaie, d’une valeur réelle à l’origine convenue pour faciliter les échanges, est devenue une fiction qui promeut la consommation dans une société globale : « Le fétichisme de la marchandise »*. Le système fonctionne et le détournement promeut l’avilissement ; on ne travaille plus à un « projet », asservi, on vit la société de consommation. Et le sujet, lui devient un objet marchand au milieu des autres. L’analyse dialectique originale de Marx a vu juste ; le communisme de la lutte des classes et son nouveau système n’ont abouti qu’à plus d‘autoritarisme.

Le libéralisme poursuit sa marche. Dernière réification, la pensée humaine pour tous : notre capacité à réfléchir est substituée, pour la joie de tous et l’euphorie des Bourses, par des moteurs de recherche qui répondent à tous types de question, instantanément. Aliénation suprême, sans responsable du discours, de sa véracité, de sa diffusion…

L’homme ne sait composer avec la structure matérialiste de l’existence ; la vie n’a pas de sens. Pourquoi ne pas céder à la nouvelle supercherie de cette réalité marchande ? Le capitalisme a dépassé les limites, et l’environnement donne des signes d’épuisement : la non-vie a pris le pas sur le vivant. La crise écologique va imposer, avec une violence naturelle, une révolution sociale au genre humain. 

La respublica est aux ordres de potentats libéralistes : le Capital régit les représentants du peuple élus dans un simulacre de démocratie : les hommes politiques sont pris au piège du jeu des apparences d’un guignol planétaire.

     *Livre I du Capital  

#marx #libéralisme #ia @captmac97

08/08/25

Cher Ami,

Je reconnais 7 saveurs de base : le sucré, le salé, l’acide, le piquant, le gras, l’amer et l’âpre dans l’ordre historique de ma découverte. Au sens figuré, elles s’étendent aux personnes, aux sentiments et à d’autres domaines. L’âge avançant, je les apprécie toutes.

Je me berce de la douce illusion, de temps à autre, de partager un moment, voire un accord profond avec une autre personne. Quand l’événement se répète, elle devient une intimité amicale, ou amoureuse, et parfois se prolonge. À ne pas en prendre soin, le temps se charge de la distendre, de l’interrompre : le sort de toute relation « en ce bas monde ».

La sensibilité vierge de l’enfance est marquée par son premier environnement ; elle nous poursuit adulte : on perd son aplomb à l’apparition surprise d’une ancienne sensation primaire, à la souvenance infinie. J’ai un frère cadet, à peine une année plus jeune que moi ; il est lunaire, je suis solaire : question de lumière. Les 6 déménagements successifs de notre enfance, nos bêtises et leurs conséquences, nous rendent complices ; la révolte de l’adolescence ajoute l’incurie de la rivalité. L’âge adulte nous sépare, mais de multiples occasions, la vie de couple et les enfants renouent une connivence de sentiment et de vision : nous cultivons l’accord baroque de nos sensibilités, l’humour bigarré, parfois l’ironie.

Une histoire de famille lourde de réminiscences ne trouve pas le bon éclairage ; le fraternel ombrageux requiert silence et isolement : exclut le dialogue. Je ne peux qu’accepter. Je sais par quelles ruelles obscures il circule pour anesthésier la relation primordiale : éviter le face-à-face, réenterrer le souvenir cruel d’un traumatisme d’enfance, revenu en boomerang à l’occasion de l’accident familial.

Les ponts sont coupés sur le cours du temps. Le souffle de l’amour et de l’amitié ne laisse pas le feu de ma cheminée mourir à l’entrée de l’hiver, mais l’absence de la compagnie fraternelle de la première heure me laisse nostalgique : je cultive l’évolution de son âpreté comme on attend le velours des tanins d’un millésime vieillissant.

 #fraternité #enfance @jubrisset