08/08/25

Cher Ami,

Je reconnais 7 saveurs de base : le sucré, le salé, l’acide, le piquant, le gras, l’amer et l’âpre dans l’ordre historique de ma découverte. Au sens figuré, elles s’étendent aux personnes, aux sentiments et à d’autres domaines. L’âge avançant, je les apprécie toutes.

Je me berce de la douce illusion, de temps à autre, de partager un moment, voire un accord profond avec une autre personne. Quand l’événement se répète, elle devient une intimité amicale, ou amoureuse, et parfois se prolonge. À ne pas en prendre soin, le temps se charge de la distendre, de l’interrompre : le sort de toute relation « en ce bas monde ».

La sensibilité vierge de l’enfance est marquée par son premier environnement ; elle nous poursuit adulte : on perd son aplomb à l’apparition surprise d’une ancienne sensation primaire, à la souvenance infinie. J’ai un frère cadet, à peine une année plus jeune que moi ; il est lunaire, je suis solaire : question de lumière. Les 6 déménagements successifs de notre enfance, nos bêtises et leurs conséquences, nous rendent complices ; la révolte de l’adolescence ajoute l’incurie de la rivalité. L’âge adulte nous sépare, mais de multiples occasions, la vie de couple et les enfants renouent une connivence de sentiment et de vision : nous cultivons l’accord baroque de nos sensibilités, l’humour bigarré, parfois l’ironie.

Une histoire de famille lourde de réminiscences ne trouve pas le bon éclairage ; le fraternel ombrageux requiert silence et isolement : exclut le dialogue. Je ne peux qu’accepter. Je sais par quelles ruelles obscures il circule pour anesthésier la relation primordiale : éviter le face-à-face, réenterrer le souvenir cruel d’un traumatisme d’enfance, revenu en boomerang à l’occasion de l’accident familial.

Les ponts sont coupés sur le cours du temps. Le souffle de l’amour et de l’amitié ne laisse pas le feu de ma cheminée mourir à l’entrée de l’hiver, mais l’absence de la compagnie fraternelle de la première heure me laisse nostalgique : je cultive l’évolution de son âpreté comme on attend le velours des tanins d’un millésime vieillissant.

 #fraternité #enfance @jubrisset