28/03/25

Cher Ami,

La mémoire n’est pas mon point fort : elle est sélective, dis-je. Mon goût pour l’écrit a commencé avec les histoires qu’on me lisait dans mes premières années ; une d’entre elles lue à l’occasion des jours de pluie, pour contenir le turbulant bambin, jette une ombre, aujourd’hui, souriante dans mon jardin d’enfant : « La chèvre de Monsieur Seguin » des « Lettres de mon Moulin », d’Alphonse Daudet.

A.D. est contemporain d’Émile Zola ; les deux Naturalistes sont marqués par leurs origines : Daudet le provençal et Zola le Parisien. Les deux journalistes sont intimes, Daudet écrivain de contes et auteur dramatique, Zola romancier à la popularité internationale. Le second prononcera l’oraison funèbre du premier.

Ce conte, approprié à une oreille débutante, propose une courte aventure. Seguin, un homme d’âge mûr élève des chèvres, seul dans les Préalpes ; il déplore que la petite dernière, la charmante « Blanquette » comme tant d’autres avant elle, le supplie de la laisser faire un tour dans les hauteurs. Il la met en garde, sa promenade a une fin certaine : elle sera dévorée par le loup. Têtue la chevrette ne veut rien savoir. Seguin s’emploie à la protéger malgré elle. Rien n’y fait, elle s’évade pour une folle journée par monts et par vaux : et après une nuit de lutte pour l’honneur, elle est dévorée par le sauvage canidé.

Mon lecteur confirmait la leçon du conte : la pauvre entêtée a payé de sa vie sa surdité au sage conseil de l’ancien et son obstination à réaliser son rêve. L’impact recherché n’a pas fait long feu. La révolte de l’adolescence a vu dans la fable l’élan vital, le désir effréné d’exister dans l’action et la réalisation sans prix d’une vie enivrante, au risque de la perdre. La liberté conquise pour quelques heures, et le panache avec lequel la brave biquette a vendu sa modeste existence étaient un premier précepte ; les œuvres et les biographies de Baudelaire, Rimbaud et Apollinaire finiront de me convaincre. Sans avoir leur talent, j’ai voulu vivre enthousiaste quelques pages inédites, à mes yeux, quitte à rendre l’âme avant trente ans. La fortune m’a souri, je peux en témoigner.

21/03/25

Cher Ami,

Inhotim est le plus grand musée à ciel ouvert d’art contemporain de l’Amérique latine ; sa conception tient à la folle intuition d’un découvreur et promoteur d’artistes vivants, Bernardo Paz ; il met à disposition du public une collection sans cesse renouvelée de 700 œuvres, 60 artistes de 40 pays, abritées en pavillons ou exposées en plein air dans un parc paysagé de 140 hectares.

Les jardins sont un havre de tranquillité tropicale ; la transgression et la provocation de l’art contemporain, éloignées de référents socio-politiques traditionnels, s’exposent entre surprises et violences : représentations du réel et visions conceptuelles de notre société. Marcel Duchamp a commencé en 1910. La consécration du Tout-est-permis tient à un système complexe qui n’échappe pas au marché des experts et des grands collectionneurs en recherche permanente d‘Avant-garde.

Amateur mal éclairé, je suis parfois enthousiaste, sensible à l’écrin contrastant de la nature exaltée et de l’architecture étudiée des nombreuses galeries et des œuvres subversives. La vitalité de la luxuriance du contexte exacerbe l’expression artistique où Thanatos domine. L’actualité offre peu de contrepoints optimistes ; le ciel est chargé, et l’horizon est encore plus sombre.

J’ai rêvé d’y mettre un grain de sable. Dans un recoin du parc, comme une racine, une caverne contemporaine pour abriter un petit nombre de visiteurs sur des gradins sans confort. Son centre est indistinct aux spectateurs quand ils pénètrent le lieu, l’œuvre. Porte close, la représentation d’abord silencieuse révèle, dans une lumière intense de scène sans ombre, un cube rectangulaire fait de voile ; une bande horizontale à peine plus grise de 30 cm à 0,90 m de hauteur court tout autour, laissant imaginer un lit à baldaquin contemporain. Puis sans image ni ombre, une bande sonore de 5 à 10 mn dessine pour le spectateur la brève histoire d’un couple qui se réveille et copule, amoureusement sans exprimer un mot. Le résultat doit être réjouissant, solaire, souriant clin-d’œil d’Éros dans l’univers d’Inhotim, singulier et vital contrepoint résistant à la morbidité actuelle.

14/03/25

Cher Ami,

Détournement, la langue française à la musicalité modale, réserve à la lettre « q » de l’alphabet un énoncé associé à la voyelle « u » ; élevé à la majuscule elle résonne comme une provocation : fantasme ! L’exception laisse penser qu’un gaulois badina, inconsciemment, au sein de l’alphabet : la prononciation du mot cul, du plus beau au plus faux, se fait avec l’élision du « l », finalisant la parité avec la lettre « q » et l’éminent « Q » capital.

De surcroît le « Q » majuscule a un graphisme canaille ; dans l’alphabet très organisé des lettres majeures il pose désaligné, laissant apparaitre à sa base un appendice, lanceur d’égarement. A l’unijambiste « q » minuscule sied le masculin ; le court arrondi et le membre unique du bas de casse induit une forme virile. Alors que la capitale «Q », loin de la virago, avec sa surpondération arrondie et sa gracieuse signature en virgule, affiche une féminité étourdissante. L’amateur de féminin voit son imagination frivole s’envoler avec la symbolique lettrée dans un court-métrage profane.

La superposition de l’esthétique de sa majesté le « Q » décorée d’une cédille décentrée et de la sonorité pimentée des trois lettres associées, pousse à la fusion imaginaire : objectivation surnaturelle.    

Seule lettre cupide de notre alphabet, cet éloquent raccourci au graphisme et à la sonorité libidinale mérite l’exception. La majorité des autres lettres est trop saillante ; le « O » est à la fois parfait et banal ; les dodus « B, D, P » et « R » font sourire, quant au « C » et au « G » on les croit mal finis. Seul le « S » du serpent mériterait un arrêt sur image !

Je rêve de porter ma divagation aux portes de l’Académie, raviver le vert du vieil habit. Je propose d’inclure une exception, le français est coutumier du fait : le « q » minuscule continuerait masculin, alors que, la « Q » majuscule en reconnaissance de sa connotation féminine stimulerait l’équivoque. L’équivalence des genres, entre minuscule et majuscule, copierait la nature. Notre époque est ouverte au changement de genre, et tolère le désordre dans le trouble de la sexualité. La « Q » partagée sous la coupole inscrirait dans l’histoire une symbolique évolution du langage.