Cher Ami,

La mémoire n’est pas mon point fort : elle est sélective, dis-je. Mon goût pour l’écrit a commencé avec les histoires qu’on me lisait dans mes premières années ; une d’entre elles lue à l’occasion des jours de pluie, pour contenir le turbulant bambin, jette une ombre, aujourd’hui, souriante dans mon jardin d’enfant : « La chèvre de Monsieur Seguin » des « Lettres de mon Moulin », d’Alphonse Daudet.
A.D. est contemporain d’Émile Zola ; les deux Naturalistes sont marqués par leurs origines : Daudet le provençal et Zola le Parisien. Les deux journalistes sont intimes, Daudet écrivain de contes et auteur dramatique, Zola romancier à la popularité internationale. Le second prononcera l’oraison funèbre du premier.
Ce conte, approprié à une oreille débutante, propose une courte aventure. Seguin, un homme d’âge mûr élève des chèvres, seul dans les Préalpes ; il déplore que la petite dernière, la charmante « Blanquette » comme tant d’autres avant elle, le supplie de la laisser faire un tour dans les hauteurs. Il la met en garde, sa promenade a une fin certaine : elle sera dévorée par le loup. Têtue la chevrette ne veut rien savoir. Seguin s’emploie à la protéger malgré elle. Rien n’y fait, elle s’évade pour une folle journée par monts et par vaux : et après une nuit de lutte pour l’honneur, elle est dévorée par le sauvage canidé.
Mon lecteur confirmait la leçon du conte : la pauvre entêtée a payé de sa vie sa surdité au sage conseil de l’ancien et son obstination à réaliser son rêve. L’impact recherché n’a pas fait long feu. La révolte de l’adolescence a vu dans la fable l’élan vital, le désir effréné d’exister dans l’action et la réalisation sans prix d’une vie enivrante, au risque de la perdre. La liberté conquise pour quelques heures, et le panache avec lequel la brave biquette a vendu sa modeste existence étaient un premier précepte ; les œuvres et les biographies de Baudelaire, Rimbaud et Apollinaire finiront de me convaincre. Sans avoir leur talent, j’ai voulu vivre enthousiaste quelques pages inédites, à mes yeux, quitte à rendre l’âme avant trente ans. La fortune m’a souri, je peux en témoigner.