Chez moi.

Pendant plus de cinquante ans j’ai séjourné dans des appartements, des maisons, des hôtels… Enfant, l’activité professionnelle de mon père m’a fait voir du pays, en France et à l’étranger ; quelques années ici ou là et nous revenions à Paris, sans adresse fixe. J’ai intégré l’habitude ; adulte j’ai continué.

La cinquantaine célibataire je pensais, ma pénultième résidence sera une chambre-suite dans un hôtel, tel une cabine de bateau sur les bords de la Seine : « Fluctuat nec mergitur ». L’héritage de la maison familiale en bourgogne, pour soigner la qualité du vin de mon verre à moitié plein, eût été ma modeste résidence secondaire.

Une belle surgit dans la lumière dorée de mon automne : je succombe, me consume à la flamme nouvelle et jouis de longues nuits vermeilles. Hypnotisé, le faune insomniaque repousse l’âge de raison, et suis la métisse amérindienne sous le tropique du capricorne. Cul par-dessus tête, le nomade se pose : l’aventure amoureuse se transforme en désir de couple, l’embrasement se mue en foyer. Les bras de paresseux et les courbes de mon bel horizon m’embrassent. La manie du voyage évolue en désir de déraciné : ému, j’entre-ouvre un nouveau chapitre. Je choisis de rêver, de bâtir ma maison, entouré d’attentions affectueuses et de compétences professionnelles. La démarche est précaire ; l’étrange distance aide à l’élaboration du projet, convoque désirs, sentiments, réminiscences.

Au terme de l’entreprise, la surprise est heureuse. Le résultat de l’ouvrage a dépassé le rêve éveillé, a comblé un désir que je méconnaissais. Mieux qu’un héritage, plus qu’une acquisition préfabriquée, induit j’ai inventé ma demeure, j’ai construit un lieu qui m’abrite, m’entoure : un toit où loger mes objets nécessaires, « en-souvenir de », confortables et encombrants, un plein d’espaces vides pour accueillir parents et amis, fantasmes et voyages arrêtés. Une sensation de bien-être jamais rencontrée m’envahit, une impression d’aboutissement : point d’arrivée, et de départ pour une autre aventure, écrire. Au centre une cheminée circulaire, ouverte, cœur brûlant de l’ardeur de la vie, à deux…     

Simone de Beauvoir – Annie Ernaux

La voix des femmes n’est pas dominante : notre phallo(go)-centrisme culturel, individuel et institutionnel la relègue. Les Françaises dénoncent cet état de fait ; Simone de Beauvoir au siècle dernier s’est faite entendre. Après que J-P Sartre, « son amour nécessaire », ait refusé le prix Nobel de littérature, l’Académie Suédoise n’a pas pris le risque de la nommer. Le camouflet a été une anti-consécration brillante ; les deux philosophes parisiens cultivaient indépendance intellectuelle et autopromotion.

Le prix Nobel de littérature 2022 salue une autre référence féministe : Annie Ernaux. Comme le « Castor » elle est femme de gauche et se manifeste seule et avec d’autres. D’origine modeste, née en 1940 en province, elle est une littéraire indépendante. Discrète, souvent ignorée (Prix Renaudot 1984) elle n’est reconnue qu’au 21ème siècle. Elle dit pudiquement « je suis traversée par les autres comme une putain », « une (femme) au milieu des autres », « j’écris avec mon corps », « écrire est une action » ou encore « écrire c’est allé jusqu’au bout de ce qu’on vit ». Elle parle comme elle écrit, simplement, comme une lame d’obsidienne. Son écriture contextualise l’intime, lui donne une dimension sociologique. Référence pour bon nombre d’auteurs actuels, ses œuvres sont aussi portées à l’écran. Modeste elle transforme la reconnaissance très officielle en responsabilité, celle « de l’engagement de l’écriture : dire le monde n’est pas neutre » , « Changer avec les mots : des mots non romancisés, des mots factuels, sans jugement » « pour comprendre les injustices ».

Écrivaine du 20ème et du 21ème siècle, Annie Ernaux, a été couronnée, sur le tard ; c’est le cas, souvent, des nobelisés. Libre penseuse, proche dans sa démarche d’Albert Camus, elle dit sa solidarité avec les femmes d’Iran et toutes les autres.

En 2018, un ressortissant français influent de l’Académie Suédoise est condamné pour agressions sexuelles ; le Nobel de littérature ne sera pas délivré : « Le nouveau prix de littérature de l’Académie » concurrent circonstanciel consacre Maryse Condé, écrivaine guadeloupéenne postcoloniale et féministe…

https://youtu.be/anLncnsm-nk

Au Brésil !

Dimanche 02/10/22 premier tour des élections, Bozo (43%) actuel président, et l’ex Lula (48%). Deux personnalités et deux positions politiques antagoniques, un même charisme populiste, une même nécessité : créer des alliances, leur parti respectif représente 20% et 15% des députés.

Le premier, connu pour sa narrative d’extrême droite fasciste, ses propos rustres et ségrégatifs, ses décrets irrespectueux de l’environnement, prône une société ultra-libérale, et défend les intérêts du capital comme celui de l’agriculture industrielle

Le second a terminé son 2ème mandat (2011) avec 83% d’approbation pour sa lutte contre la pauvreté ; d’autres choix politiques sont plus controversés ; le soutien à Dilma Rousseff (Successeur) est une erreur, sa projection internationale un succès.

La constitution brésilienne de 1988 oblige au quotidien le pouvoir exécutif a composé avec le législatif, en commençant par l’approbation de son budget… Le président, en dehors de la base alliée – en moyenne 6 partis qui ne constituent pas une majorité -, doit composer avec quelques-uns des 20 restants, le « Grand-centre », ventre mou qui fluctue. Ces partis ont une origine régionale ; ils répondent à la demande de modestes municipalités de province, aux problèmes urgents : une infirmerie, une école, une ambulance etc. Ces élus sont des personnalités locales sans coloration politique, opportuniste par nature et par obligation.

Aux partis alliés on offre des ministères et des postes importants de l’administration, aux autres on fait des concessions financières avec l’aide d’amendements, de subventions… Un exemple : le budget secret (10 milliards de US$ en 4 ans) a été amendé à la veille des élections de 100 Millions de Dollars supplémentaires redistribués rapidement par le biais de différents ministères. Pratiques perverses.

Lula devrait remporter avec difficultés cette élection. La cuisine politicienne et l’absence de narrative construite des partis démocratiques ne cessent de décevoir les citoyens, entrainant la croissance d’une extrême-droite radicale à la harangue simple de contre-vérités et fake-news, au Brésil et ailleurs.