11/10/24,

Cher Ami,

La vie actuelle transforme les individus en moyen de production, pour peu en produit consommable dans le seul objectif d’entretenir et de développer la société prééminente, de consommation ; en retour une considération comparable à celle des animaux d’élevage. L’amélioration attendue du bien-être des femmes et des hommes, et la sauvegarde de la planète en seront, ou pas, les conséquences. Que penser de l’enrichissement démesuré et croissant (les 25 personnes les plus fortunées de la planète possèdent plus que la totalité des 50% les plus pauvres, soit 4 milliards et 150 millions d’humains) de quelques milliers de personnages ? Nous sommes l’huile des rouages de ce fol engrenage.

Les circonstances m’ont favorisé, un peu, tel un vieil animal, je suis au vert. L’idée de dépassement, la course au mérite, le besoin d’être reconnu, m’ont quitté ; j’ai pris le chemin de la redécouverte de la vie dans un pays nouvellement inconnu : une démarche sans horizon. La vie est impalpable dans son essence : partout représentée, introuvable elle se manifeste en bulle autour de moi. Son appréhension est à la fois évidente et impossible : sa connaissance ne relève pas de l’approche intellectuelle ou sensible, ou même de la combinaison des deux, mais d’une forme de renoncement à exister en tant que conscience. A l’intuition, je me délite dans une communion avec mon entour ; je quitte le centre de ces circonvolutions vibrantes, me confond avec elles dans une absence de conscience vers l’essence de la vie : méditation errante.

La jouissance des désirs les plus banals autant que leur réalisation m’abreuve ; le plaisir du regard amoureux sur la chose plus que sa capture d’image ou sa possession : la simple impression rétinienne m’émeut, intensifie ma sensation de vivre. Exister est vibrer à l’unisson du moment cueilli dans l’univers infini, détacher des lois et des obligations, des contingences de temps et d’espace : émotion pleine à la délectation fragile. Contemplatif agnostique, j’ai décroché de l’approche élaborée pour tendre à une intégration avec le vivant, un lâcher-prise en direction d’une stricte animalité. Petit délire !  

04/10/24,

Cher Ami,

Sceptique je suis sans foi, pas même dans le Scepticisme dont je me défais à l’occasion pour croire à la poésie, à l’amour, à l’amitié, à un avenir : croyances sérieusement légères, faites d’expériences pour avancer. Je crois à un prochain pas possible, incertain ; de faux pas en faux pas, je retrouve mon équilibre, trébuche, me relève, reprend pied et continue bon an mal an… Je m’engage, sans choix assuré, contre l’adversité vers un improbable progrès sans gloire, accompagné de ma seule gourme de vivre : « ne pas désister » est mon impératif vital, ressort symptomatique. Je corrige la visée et me trompe de nouveau, ainsi va la vie et passe le temps.

Autre trait insensé, mon optimisme affranchi de l’angoisse adolescente du vide de sens : défense viscérale contre l’absurde de la vie et l’impossibilité de connaître le Je observateur de ce Moi luciole en fuite. Quête d’un mirage toujours plus lointain, sans explication je poursuis l’illusion d’action au bénéfice égoïste ; j’écris pour laisser une trace dans cet univers infini, cette boucle démesurée, ce cirque mélodramatique : fallacieuse raison de vivre. J’agite mon squelette, aussi, pour lutter contre le temps qui passe, me bénéficier d’une décharge souriante d’endorphine et autre dopamine : exercice d’obsessif qui n’écarte pas le risque d’accident, tapis au coin du bois.    

Las, quand le cercle infernal me prend à la gorge, je donne libre cours à mon côté épicurien : je m’offre la pose d’un immédiat terrien, d’un jouir simple. Répétition d’un retour aux sources de la stimulation de mes sens, boire et manger, regarder et cueillir, écouter e détailler, flairer et reconnaître, toucher et apprécier ; plaisirs de la chair que le païen modéré cherche à éveiller, fièvre éphémère qui rassure l’animal à l’occasion, à toute heure.  

Équilibre entre vie émotionnelle et intellectuelle, entre plaisir et goût de l’effort, entre vie intérieure, égocentrique, et ouverture sociale, entre farniente et activité dite productive : je persiste déçu de ma déambulation, mais j’en souris. Je me détends, goguenard, partage mes divagations avec mes rares amis, d’autant plus chers.

27/09/24,

Cher Ami,

La musique, instrumentale ou chantée, a en elle inutilité et fugacité : son immatérialité y aide. Quand elle atteint le subtile, j’aime à m’en envelopper pour voyager.

Contemporain, exemple d’épure et d‘apparente simplicité, Joao Gilberto (Pereira de Oliveira) compositeur et interprète, est le créateur à partir de la Samba de l’arrangement rythmique « Bossa Nova ». L’interprète y ajoute une note personnelle, imité jamais égalé. Il influencera le Jazz directement mais aussi grâce au charisme et au talent international de Carlos Antonio Jobim, « Tom Jobim ». Le premier est le fils d’un commerçant d’une ville modeste du nord de l’état de Salvador, Juazeiro, le second un fils de la haute bourgeoisie de Rio de Janeiro.

Joao Gilberto ne découvre pas par hasard la Bossa Nova, il cherche pendant plusieurs mois, probablement deux ans, l’inédit : rythme de la main droite, et harmonie parfois dissonante, plus que des notes, qu’il compléte par une mélodie indépendante chantée, presque libre de celle de la guitare acoustique et de sa battue : il délivre le souffle de sa voix sourde, presque sans reprendre sa respiration, qu’il contrôle d’une retenue minimaliste. Il peaufine à l’obsession phraser et toucher, imposés dans le silence de salles recueillies.

Sa personnalité comme son travail est dépassement d’une inspiration régionale portée au cosmopolite, de la samba de Bahia au jazz international : musique modale et tonale, profonde et légère, accords inusités à la fluidité vespérale pour une sobre cantilène nouvelle aux accents de standard. Il nous met en contact avec la racine métisse de la culture brésilienne traditionnelle, grave et allègre : ferveur délicate authentique, musique populaire austère à l’actualité permanente. Libre de préoccupation de marché et de mode, Joao Gilberto vivait sa musique : il se livrait avec elle pour la première fois.

Il fait l’unanimité, référence pour de nombreux auteurs- compositeurs, musiciens et interprètes actuels ; pour ne pas prendre le risque d’une liste exhaustive impossible et n’en citer que deux : Chico Buarque et Caetano Veloso, élève vertueux et disciple prodigue.