06/26/26

Résistant.

Cher Ami,

Avril 1943, Berlin, deux ouvriers Elise et Otto Hampell sont décapités pour avoir distribué 287 cartes postales dans des lieux publics : écrites manuellement une par une, elles dénonçaient le régime hitlérien.

À l’époque l’événement n’en n’est pas un ; à la fin de la guerre, l’ouverture des dossiers de la Gestapo rend public leur histoire : elle prend une dimension planétaire dans deux livres et des œuvres cinématographiques.

Ce couple de résistants allemands, à la conscience et la maturité politique exceptionnelles, sans tambour ni trompette, isolé à Berlin, à l’apogée de la violence du IIIe Reich, réalise une performance difficile à caractériser. A priori, sa portée est dérisoire et le coût maximum : deux ans pour distribuer moins de 300 cartes postales, soit en moyenne 3 cartes par semaine déposées dans des boîtes aux lettres d’immeubles et d’édifices publics, versus l’exécution capitale par le régime nazi. Il y a dans leur détermination une provocation du destin, une prise de risque énorme pour un effet symbolique ; le choix de contrarier un système colossal sans commune mesure avec les moyens possibles utilisés ; un geste désespéré qui veut répondre à une révolte essentielle, issue misérable à un insupportable impossible à partager.

Le couple « Antigone » du XXe siècle, refuse la loi de la tyrannie, et sans autre espoir que de sauvegarder un idéal qui pourrait leur survivre, choisit un suicide marginal et grandiloquent ; cette décision fait réfléchir sur la valeur du sacrifice : la mort pour qu’un idéal de vie humaniste et démocratique persiste dans un avenir incertain.

Un évènement exemplaire, plus qu’une illustration de l’humanisme souriant et de la complexité sociologique du philosophe clairvoyant feu Edgar Morin ; Juif résistant de la première heure, qui dès la fin de la seconde guerre travaille à la différentiation entre la responsabilité entière des Nazis et celle des Allemands à l’échelle de nuances inextricables. La simplification est obscénité malhonnête, qui ne séduit que les imbéciles dénués de sensibilité et de discernement.

#résistance #penseecomplexe #edgarmorin

07/12/26

Parallèle.

Cher Ami,

Faire couple est à la fois action et espace sous tension ; ni sinécure, ni long fleuve tranquille : quand deux êtres décident de faire route ensemble, ça ne va pas de soi.

Je choie l’idée de deux parallèles à distance variable. On commence, inconsciemment souvent, par la proximité de l’intimité animale à l’impression fusionnelle ; on poursuit avec la comme-union du moment sensuel, intellectuel, spirituel : occasionnel qui étreint plus que les corps, un élan réciproque, rare, parfois par inadvertance.

Une pseudo distance s’accuse avec les nécessités mesquines de la routine de la vie : autour d’une table, d’une discussion, d’un lit à fermer. La répétition du tête-à-tête, sans le charme du nouveau, crée le lien sournois de l’habitude, méprisée du rêveur ; un exercice d’endurance partagée et sa bluette réminiscence : sans romantisme, elle tisse sa toile.

La mi-distance est celle que proportionne l’activité quotidienne loin de chez soi, quand chacun vaque à ses obligations, non seulement professionnelles, futiles et graves ; les esprits mobilisés chacun sur son registre entrainent les corps qui oublient l’affinité de l’attraction originelle. Distraits par l’urgence, se réenlacer n’est pas évident.

La vraie distance de l’impératif qui sépare, oblige à un éloignement circonstanciel, géographique et/ou temporel, choisi ou non ; l’absence devient manque, dilue l’intimité, augmente les quiproquos, irrite, crée l’incompréhension : les planètes se désalignent. Dépasser l’évènement traversant et morose, requiert un effort pour renouer le lien.

La distance définitive, perte choisie ou accidentelle est une défaite ; le deuil de l’intime qui a été un miroir, une écoute, un désir, une ombre qui s’allonge et se rapproche au point de se confondre avec soi-même, un port d’attache, sature. L‘ultime étape de l’aventure est inévitable, cruelle et meurtrissante, sans appel sur une route sans retour…

Il y a un monde fantasque et unique, inexprimable et réel dans le corps-à-corps des amants d’aventure ou des couples au long cours. Cette nostalgie m’a surpris aujourd’hui. 

#couple #nostalgie

05/06/26

Phénomène de corps.

Cher Ami,

Dieu est une création de l’être humain pour donner un sens là où probablement il n’y en a pas. L’homme a peur du vide, le vertige terrorise.

L’homme, être parlant, a un mode de communication capable de créer des concepts, des symboles, éloignés de la réalité matérielle. Ces fictions ont construit techniques et systèmes politico-sociaux, engendré les progrès d’un mieux-vivre dont nous touchons les limites.

Ces représentations ont permis, depuis des milliers d’années, aux spécialistes de sciences exactes et humaines d’approcher l’infini de la vie, sans y parvenir. Leurs nombreuses élaborations demandent comme condition sine qua non un consentement, conscient ou pas : dès lors la frontière entre les fictions ancrées dans le réel et celles libérées de tout ancrage est floue et variable. Un résultat de recherche vraisemblable d’une personne consacrée par ses pairs engendre un prédicat qui prétend embrasser une partie de Vérité. Même limité, il fournit une réponse à un vide de connaissance, favorisant son apparition et son acceptation : un acte de foi qui anesthésie l’inquiétude de l’esprit et de l’âme.

L’âme est une autre idée sagace, cache-misère d’un autre vide, celui intérieur tout aussi vertigineux ; dématérialisée elle est l’étincelle de vie qui, un jour, nous lâche. Des prédicateurs assurent qu’elle est la part d’éternité qui, après le dernier pas, rejoint Dieu ou, comme vous le souhaitez, l’infini de la Vie.   

Aux yeux de certains et pour plus de consistance, l’âme serait aussi le siège de la pensée. La mort cérébrale confirme le contraire, la pensée est un phénomène de corps : en l’absence de réaction cognitive, et de quelques autres signaux, les médecins confirment la mort clinique ; l’arrêt des appareils, qui maintiennent le corps en vie, entraîne le décès légal. À quel moment l’âme délaisse-t-elle le corps ? Les exégètes en débattent. L’imagination alimentée par l’affection crée aussi d’autres fictions, non moins légitimes.

Je préfère cultiver le mystère et la nostalgie, qui me ramènent irrémédiablement à vivre intensément « ici et maintenant ».

#ame #dieu