Cher Ami,

Clin d’œil de Colombie (1). De passage pour quelques jours, je tombe sous le charme de Carthagène des Indes. Ici deux saisons, « une saison très chaude, et l’autre qui ne l’est pas moins ! », dit-on : la température varie entre 40°C le jour et 30 la nuit. L’étuve équatoriale du bord de mer oblige au ralenti. La vie perd de son intempérance, une torpeur imprègne l’anxieux ; l’agité touriste suspend son pas, entre dans un état de semi-somnolence, s’adapte, s’aligne sur la tendance locale : l’inertie du bien-vivre caribéen tel celui des « Palanqueras », vendeuses de fruits. Je trébuche sur le mince trottoir des rues désalignées, où les maisons colorées de style colonial projettent l’ombre de leurs balcons fleuris et verdoyants. Le sourire et la gentillesse séduisent ; la bienveillance malicieuse du vendeur d’un vrai-faux Panama au prix du légitime, dissout un reste de conscience : je fonds, me confonds.
Gabriel García Márquez a écrit « Cien años de soledad » à Carthagène, source d’inspiration avec son village natal Aracataca, dans l’intérieur. Le réel magique qui caractérise « Gabo » est palpable dans cette atmosphère saturée ; le somnambule croit reconnaître entre les lignes de sa mémoire, au détour d’une ruelle un personnage fantastique, aussitôt évanoui dans la foule bigarrée. Le style réaliste et l’ambiance, sans la magie, me rappellent son ami Jorge Amado, Bahia et sa noueuse réalité des tropiques.
Après un tour des remparts la nécessité de m’hydrater, me précipite dans un café ; dans l’ombre de mon abri, je zyeute le passant. Les origines indigènes et africaines sont dominantes : du métissage avec les envahisseurs espagnols du XVIème siècle est né le « criollo », multiple. Botero me saute aux yeux ; il a retiré du naturel de la population son essence : la luxuriance jouisseuse sud-américaine, une esthétique nouvelle. Un irrévérent optimisme en écho à l’existentialisme européen d’un Giacometti : la lumière colorée face au vert-gris, le rond face à l’étique, Éros face à Thanatos. Je souris solitaire, à la vue de la sensualité qui fleurit le pavé usé de la vieille ville.
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