Les images

De l’information, désinformation et intoxication, font partie de l’armement des guerres actuelles : elles perturbent les stratèges, enveniment le moral des troupes, minent la résistance de l’arrière-garde et des civiles. Les politiques ferraillent et sont relayés par tous les médias, au service de grands usuriers intéressés. Les entreprises sont assujetties à des résultats immédiats au maquillage grossier et leur image est mise à mal par des histoires périphériques. Les plateformes de streaming nous abreuvent de films et séries où la vitesse et la violence nous subjuguent. Le bon peuple se donne pour satisfait à vivre les images médiatisées des Tik Tok, Instagram et autre Twitter (Pardon X, pour pimenter la trivialité !?) qui envahissent tous les publics de tous types de message.

Les images préparées et transportées par nos appareils cellulaires, ordinateurs de poche, transforment le quidam de tout âge en producteur du film de sa propre vie. Ce mode l’abreuve de tout et n’importe quoi ; il se satisfait d’être mis en image et d’être partagé par une bande de suiveurs échangistes. La vie sociale glisse vers une forme d’autisme : la présence de l’autre est envahissante, le partage fatigant, l’intimité incommodante et le faire ensemble contraignant ; une image animée fait l’affaire, elle rompt la solitude existentielle, suivie d’une autre, instant d’illusion, et ainsi de suite jusqu’à ce que la fatigue précipite l’humain dans un sommeil insatisfait.

Les images dominent le monde, sans qu’une forme de satiété apparaisse. L’escalade ne fait que commencer, les pays les plus peuplés, demain en tête du classement des puissants, sont des marchés immenses…    

Au siècle dernier, les hommes, les entreprises et les institutions étaient préoccupés de leur image. La communication à leur service était un sujet compliqué : construire une identité. On étudiait des cibles segmentées, on communiquait par de nombreux vecteurs, on faisait une place à la présence physique, le « faire ensemble » était un sommet.  La Com est écrasée par l’urgence, préemptée par les réseaux sociaux et une foule disperse et mouvante d’influenceurs.

Mâle blanc,

Français de classe moyenne-supérieure et de culture judéo-chrétienne, dite race dominante,  je m’incline devant l’originalité d’individus aux racines qui nous apportent une vision nouvelle.

L’exposition temporaire « Indigenous Histories » est une surprise, un choc. Mon ethnocentrisme l’explique. Par juxtaposition et équivalence, le musée des Arts Premiers m’avait sensibilisé à la force de cet art authentique, expression culturelle libérée des contraintes de notre société, avant d’être récupéré par le marché. J’ai retrouvé dans la dernière salle du MASP (Museu de Arte de Sao Paulo) consacrée à l’art aborigène son sens originel : attaché à un lieu de célébration spirituelle, la force créatrice ancestrale convoque pour le refonder, le temps du rêve. Le clan ethnique donne naissance à de nouveaux rituels, chants, danses, mimes, peintures sujets à disparaître l’événement conclue. Avec le désir de conservation et de diffusion, adaptation à notre société, impose la dimension individuelle des œuvres.

Ce sont des compléments aux arts revendicateurs du droit à la parole, à la différence, contre la violence structurelle ségrégationniste etc. légitimement argumentées des mouvements les plus divers. Ces dernières reprennent les formes du marché de l’art de notre société libérale pour mieux se faire entendre, et les mélangent à de nouveaux codes inspirés d’autres cultures, d’autres narratives.

L’art contemporain a souvent endossé le parti-pris du politique et notre société mercantile a besoin de ces voix qui s’élèvent contre son cynisme et son veau d’or. Les poètes dérisoires, hallucinés et autres « démoulés chaud » poursuivent l’idée de l’instant-poésie, cette fulgurance qui fait que la vie vaut encore la peine d’être vécue !

L’Exemple historique est Johann Sebastian Bach. Maître incontesté de l‘équilibre entre harmonie et contre-point dans tous les genres existants au XVIII ème, à la croisée des traditions allemandes, françaises et italiennes, qui s’est consacré à la musique baroque, et à sa poésie. L‘homme n’a pas cherché la reconnaissance de ses pairs ni celle des puissants de son époque : elle a surgi malgré lui au XIX ème siècle.

Littérature.

Dans ma famille, les deux générations d’hommes qui m’ont précédé sont uniformément ingénieurs dans les domaines les plus variés. Esprits pratiques et rigoureux, ils organisent, étudient des problématiques concrètes et leurs conséquences : sont appliquées des solutions techniques élaborées et ajustées. Le reste est « littérature ! » disent-ils avec un sourire ironique.

Le patriarcat familial a provoqué chez moi plus d’étrangeté que d’intérêt ; si j’ai été attiré par le secret des forêts, leur gestion m’a désenchanté. Le matriarcat infiltré dans l’ordre patricien m’a fait goûter la poésie des beaux-arts et des belles-lettres : « superflue ! ». Avant que le mâle discours ne pénétrasse mes oreilles, les ailes maternelles m’avaient enveloppé : une grand-mère s’évertuait à m’apprendre le piano et m’entrainait dans les salles de concert, l’autre dans les églises et les musées parisiens. Ma mère, au milieu de sa marmaille, se soulageait de l’attention à donner à son ainé, attentive à mon âge et à mes goûts, par une débauche de livres : elle s’assurait de la qualité de ma lecture à l’heure des repas, quand je devais devant les plus jeunes répondre de mode exemplaire. 

Pour préparer ma vie professionnelle, j’ai négocié un moyen terme : succès relatif et égale satisfaction. Sur le tard, je suis revenu à l’ancrage original, doublé d’une volonté de laisser une trace.

Une parabole amicale illustre mon propos : l’être humain traverse la vie avec deux valises, une dans chaque main. ,Dans la main droite une du type caisse à outils, pour répondre aux problématiques pratiques, celles des devoirs, cerveau gauche à l’œuvre : produire du numéraire et pourvoir aux besoins matériels des siens. Dans la main gauche, elle ressemble à un coffre à jouets, divertissement et rêve : sans autre objectif que la recherche de l’oisif plaisir, du libre songe, du jeu inconséquent, une chasse à l’instant poésie, un filet à papillon à la main.

Après une vie remplie de devoirs et d’attentions requises, j’ai ouvert mon cahier d’écolier et la fenêtre de mon bureau : avec Bachelard et tant d’autres, je joins à mes songes mon désir d’écriture.