
Dans ma famille, les deux générations d’hommes qui m’ont précédé sont uniformément ingénieurs dans les domaines les plus variés. Esprits pratiques et rigoureux, ils organisent, étudient des problématiques concrètes et leurs conséquences : sont appliquées des solutions techniques élaborées et ajustées. Le reste est « littérature ! » disent-ils avec un sourire ironique.
Le patriarcat familial a provoqué chez moi plus d’étrangeté que d’intérêt ; si j’ai été attiré par le secret des forêts, leur gestion m’a désenchanté. Le matriarcat infiltré dans l’ordre patricien m’a fait goûter la poésie des beaux-arts et des belles-lettres : « superflue ! ». Avant que le mâle discours ne pénétrasse mes oreilles, les ailes maternelles m’avaient enveloppé : une grand-mère s’évertuait à m’apprendre le piano et m’entrainait dans les salles de concert, l’autre dans les églises et les musées parisiens. Ma mère, au milieu de sa marmaille, se soulageait de l’attention à donner à son ainé, attentive à mon âge et à mes goûts, par une débauche de livres : elle s’assurait de la qualité de ma lecture à l’heure des repas, quand je devais devant les plus jeunes répondre de mode exemplaire.
Pour préparer ma vie professionnelle, j’ai négocié un moyen terme : succès relatif et égale satisfaction. Sur le tard, je suis revenu à l’ancrage original, doublé d’une volonté de laisser une trace.
Une parabole amicale illustre mon propos : l’être humain traverse la vie avec deux valises, une dans chaque main. ,Dans la main droite une du type caisse à outils, pour répondre aux problématiques pratiques, celles des devoirs, cerveau gauche à l’œuvre : produire du numéraire et pourvoir aux besoins matériels des siens. Dans la main gauche, elle ressemble à un coffre à jouets, divertissement et rêve : sans autre objectif que la recherche de l’oisif plaisir, du libre songe, du jeu inconséquent, une chasse à l’instant poésie, un filet à papillon à la main.
Après une vie remplie de devoirs et d’attentions requises, j’ai ouvert mon cahier d’écolier et la fenêtre de mon bureau : avec Bachelard et tant d’autres, je joins à mes songes mon désir d’écriture.