Insomnie

        Frida Kahlo « Viva la vida »

Brouillard et pluie torrentielle requièrent toute mon attention sur la route en lacets qui me ramènent chez moi. A bon port je me détends ; l’accueil turbulent de mon chien me réjouit. La scène est bercée de réserve, d’un trouble ressentiment…

L’insatisfaction me réveille : lente surprise, sans angoisse, une claire amère. Dans le désordre de la pénombre, je passe en revue lubies de planton, frustrations du verre à moitié plein, pertes sèches du temps qui passe, projets avortés, conséquences des choix plus intuitifs que réfléchis etc. Un gommage nuageux atténue les aspérités ; je souhaiterais plus de relief à ce quotidien morne… Morne-à-l’eau, la Guadeloupe, vacances adolescentes auprès d’une maitresse pour qui, sur une planche de windsurf, j’ai pris une insolation d’hôpital : sourire éveillé…

Fan de Romain Gary, je choisis de lire « Mariage en douce » d’Ariane Chemin. La nuit, les détours des premières pages me bercent, doucement je lâche prise, glisse sous la plume.

Je me prélasse au ralenti couché sur les dos dans l’herbe en rase campagne ; des cumulus gris anthracite défilent en accéléré : désir d’éternité, un lâcher prise face au rythme de l’actualité… De guerre lasse !

Eveillé, les mains derrière la tête, je hume l’air à la recherche de l’odeur de foin et d’orage. Le sommeil m’a quitté de nouveau… « De guerre lasse !? » Je ne suis pas sevré du vieux démon de l’action – jusqu’à la prise de risque – , réflexe absurde au non-sens de la vie. Défier la mort, provoque une jouissance immédiate de pure adrénaline : je suis en manque. Si le pas de marche de mon quotidien m’offre la satisfaction de la construction, j’ai perdu le flash cathartique de la conquête immédiate, la vibration explosive du succès rapide, stupide : l’éclair mortel. Fin de mue de l’éternel adolescent, recherche d’alternative.

J’ai repris le récit tragique des amants fraternels, Gary et Seberg qu’un divorce ne découplera. Sous prétexte d’une cérémonie de mariage à la sauvette, Ariane C. déroule le fil d’un hors-paire brillement résumé, qui me conduisit, avec mon insomnie jusqu’à l’aube nouvelle.

Impair, je passe.

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La concentration urbaine augmente. Paradoxalement la quantité de personnes isolées aussi ; isolement physique empreint d’incompréhension, de solitude. La complexité du quotidien restreint les moments d’oisiveté et multiplie les sources d’anxiété ; désorienté le sujet subit, et, ballotté, s’assujettit à toujours plus d’assistance et de garanties…

La vie citadine transforme notre relation à la Nature : fondamentalement familière, elle devient distante. Faute de la côtoyer, la vision en devient idéalisée ; le même regard « coucher de soleil » embrasse la réalité champêtre : coup d’œil superficiel, plaqué de réminiscences esthétiques. On oublie la féroce pulsion de la vie au ras des pâquerettes : la survie au naturel est une vie aux aguets contre une adversité multiple.

Les Hommes de la campagne chassent l’animal sauvage pour le consommer ; les animaux domestiques aident aux tâches et aux labeurs de l’exploitation, et sont aussi source d’alimentation : équilibre hiérarchique respectueux, intéressé. Aujourd’hui à une extrémité de notre société de consommation le bétail est devenu un produit commercial sans considération, sinon celui de l’argent. À l’autre extrémité, l’animal de compagnie élu est le substitut de proximité humaine : il est choyé comme un intime, un VIP, un être supérieur à la majorité des êtres humains que nous ignorons ; aux USA le marché des Pet’s est des dizaines de fois supérieur au budget de nombreux états. La variété des nouveaux intimes est aussi large que les incongruités humaines. Leurs places rivalisent avec celle des parents des amis, et sont admis dans le lit, la baignoire, les bras : dorlotés comme des enfants, ils ont leur régime, leur médecin, leur psy…

Les mauvais traitements du bétail qu’on mène à l’abattoir sont dénoncés…  Asservi, l’animal de compagnie paraît un miroir dans lequel le propriétaire projette sa compassion, celle de toutes ses souffrances réelles et fantasmatiques. Après avoir assisté aux animaux de Disney qui savent si bien interpréter les émotions humaines, on leur prête tous nos sentiments ; écran surréel des Pet’s : auto-commisération ?!                      

Je donne ma langue au chat

A mon ami Chris.

La peur, signal d’alerte devant le risque, est nécessaire à la survie pour l’ensemble du règne animal : une émotion qui cogne. Un mot qui frappe et se déploie en sentiments marquants.

Mon premier sentiment de peur, je crois l’associer à la présence de mon père, immense étranger ; il a, pendant toute mon enfance, été une force supérieure autoritaire et protectrice, aussi accueillant et confortable qu’un banc d’école. Il se faisait un devoir d’être d’abord un éducateur, préparateur à la vie par un dressage physique, intellectuel et moral.  Ma crainte se doublait d’un sentiment de sécurité, spartiate : préparation exigeante pour une lutte victorieuse.    

Caricatures : je me range dans la catégorie « incurable optimiste ». J’imagine que demain sera meilleur : je pense que mes enfants et petits-enfants peuvent vivre mieux que nous, comme nous vivons mieux que les générations précédentes. Leur héritage était lourd, le nôtre ne l’est pas moins. L’humanité a avancé, mais de nouvelles contraintes viennent complexifier l’avenir. Cher ami « Incurable pessimiste » tu t’attends au pire : sans la garantie du succès des changements nécessaires, et des pertes conséquentes, tu te réfugies dans un passé idéalisé. Tu anticipes l’échec de la déconstruction de l’actuel modèle libéral et consumériste, et d’une reconstruction différente plus respectueuse de l’environnement. Ni perdu, ni gagné d’avance, je veux partager avec mes proches l’aventure possible d’un avenir meilleur : le sens de l’histoire.

Si je comprends ta position, ce qui m’attriste, cher ami, ce sont les conséquences : ton angoisse devant le futur et l’impossibilité à parier sur une amélioration, te portent à croire aux solutions du passé et à leurs idées réactionnaires, et ségrégatives. Il n’y a pas de retour possible vers le passé, qui n’a rien de rose. 1968 a questionné un système, une culture… Est venu le temps de questionner notre mode de vie, l’existence de l’être humain sur la planète : penser différent, le problème est de nos enfants. Sans me décharger sur eux de ce fardeau, je ne me reconnais pas compétent : les ans m’ont moulé, j’en ai épousé les contours…