Usufruit

Après avoir vogué poussé par le vent des contraintes, à la dérive de mes pulsions, je retrouve le souffle d’un désir enraciné, m’assagis.

J’ai eu la pépie de la possession matérielle et de la multiplication des expériences ; je poursuis l’usufruit de l’instant vital.

La nécessité de reconnaissance négligée, je reviens à l’os du désir, le noyau du fol quérir impossible à étancher : soif de vivre.

Tirer la substantifique moelle de l’immédiat, savourer en solitaire assuré, accompagné de l’impossible de la communion, écrire.

Entre ciel et terre après avoir érigé la bâtisse rêvée, je jouis de sa possession, tel l’instrumentiste de son violoncelle, le corps aux aguets.

De la joie irisée de la rosée du réveil à celle envoutante de l’ensommeillement d’une pleine journée, je me délecte à petits pas.

A l’aube par la fenêtre ouverte , le froissement des feuillages, le bruissement et le gazouillement de la faune me réveillent, songeur.

Enthousiasme partagé, je me réjouis de mes mains pleines de doigts dans le pelage fruste du chien de chantier qui m’a élu.

Dans l’air lavé par l’orage, la terre et la végétation exhalent une palette de senteurs : je hume la démesure des réminiscences.  

A la croque-sauvage, je savoure une mangue « Uba » à pleine peau : ma bouche déborde de son jus tiède qui dégouline entre mes doigts.

Embrassée à son palmier, je contemple l’orchidée vanille et sa corolle ensoleillée : son fruit noir embaume déjà de féminin ma cuisine. 

Dans la nuit à peine tombée, une flambée, un standard de jazz, nos deux corps tanguent de l’intimité retrouvée de nombre rencontres.

La délectation se double de langueur… 

Langueur.

Hors-circuit et déconnexion montrent la mesure de l’isolement à l’inaudible spectateur aux marges du fleuve sociétal.

Désirée, la perte laisse un lapsus immatériel anxiogène ; j’écarte le refuge dans ma suractivité historique.

Le choix, obligé de circonstances et d’idiosyncrasies, entaché de fantasmes et de névroses, dénonce la feinte liberté : frustration.

Solitaire, le dédain de l’écho reconnaissant libère ; l’inhabitude de l’air de haute mer fatigue la bête, la leste de mélancolie.

Le sujet socialisé se dilue ; le passé se transforme en souvenir, le futur n’offre que doutes, le présent demeure évanescent.

La saisie de l’étincelle vitale ressemble à la course poursuite bouche ouverte de la goutte de pluie dans l’averse, puéril !

La saisie de l’instant immanent de l’action et de la réflexion, ou du lâcher prise, de la méditation absorbe mon attention.

Concentré sur le présent, le passé s’efface, le futur n’existe pas, l’instant fulgurant d’une vie sourde et asséchée s’érode.

Le nouvel environnement m’enivre, drogue douce ; je me réveille bouche sèche, bercé par un clapot nostalgique, bleu lavande.

L’in-assurance de la piste à découvrir m’oblige à une attention de tous les instants, requiert un effort transcendant lénifiant.

La falaise du « Culbute pucelle » m’indique un parallèle : l’instantané profondeur de l’image et celle de l’immédiat à saisir.

L’instant présent n’est pas sans épaisseur, je perçois dans sa délicate concavité une trace du passé, un éclat du futur.

Pas de petite mort fulgurante, un ralenti s’impose à l’être pour plonger dans la langueur du temps qui s’écoule.

Découverte.

La lune n’y est pour rien ! Le soleil encore moins. Légataire d’une troisième génération atteinte d’une forme de nomadisme, je déménageais.

Un désir à vau l’eau, un pseudo choix sans la mesure des conséquences, un projet porté par les circonstances sous influences multiples, essoufflé : pourquoi pas !?

Non pas louer un appart ou acheter où résider, mais choisir une aire et construire un rêve inavoué : une pensée inquiète pour une réalisation hiératique.

L’idée ne vient pas, elle advient, hors moi, hors du cours de mon parcours : une intruse. Rejetée de prime abord, elle m’enveloppe, m’embarrasse.

Prisonnier de la toile d’araignée de son évidence, je me débats dans le cheminement en volute d’un songe éveillé : comment désire vivre le sybarite au petit pied, que je crois être, avant qu’il ne soit trop tard ?

Le toit où loger ma solitude, caché à mi-distance, où retrouver mon unicité, assumer l’insignifiante incongruité du désir de laisser une trace.

Le refuge d’un couple encore énamouré, avec un grand feu pour réchauffer les nuits de froidure et repousser l’arrivée des ténèbres. 

L’abri pour recevoir tout un chacun de ma famille, les amis tous les jours plus rares, les aléatoires copains parfois : petit comité et fête bon enfant.  

Un volume large pour abriter les ombres nostalgiques, accueillir la lumière renouvelée du quotidien, les trop brefs printemps et les autres saisons qui s’allongent.

Un accueil presque anonyme, mélange de styles pour que chaque moment et chacun y trouvent sa place : une ample perspective pour s’y projeter, y respirer, s’y reposer, certaine.

Un domicile ouvert sur la joie apparente de la nature : une impression de bout du monde, une impasse sur l’infini, une symbolique primaire et bienfaisante, au risque de la banalité.

Un jardin tropical tempéré de semi-aride, un bosquet de taillis et basse futaie pour protéger l’intime, et savourer éclats et reflets du crépuscule au crépuscule.