Face à la page blanche,

Sans heure, je choisis un lieu familier, le réduis d’un éclairage sur l’établi : je me recueille. La voix d’un instrument, d’un trio m’aide à me réfugier.
Le clown, plume à la main, rentre en scène.
Un amer souvenir tensionne la page blanche, une ombre la chancit ; un orage l’enflamme, une impatience la chiffonne ; ou une tâche l’encombre, ou bien un rêve la soustrait à mon attention : passage à vide, j’erre dans des limbes athées. Leucosélophobie, passagère.
Des réminiscences encombrent le miroir que je maquille de mots précipités : ils s’allongent démesurés, logorrhée! Un paragraphe, deux parfois trois, ou encore je poursuis jusqu’au bas de la page. Je m’essouffle, première échéance.

Je me lève, sous prétexte d’un verre d’eau, d’un thé vert ; de retour assis un auteur à la main, un poème sous les yeux, une image frappe à ma porte, un rêve m’inspire, m’assoupit. Le désir d’avoir produit quelque chose me ramène à mon brouillon ; je relis les phrases jetées en vrac. Désillusion ! J’y cherche l’idée, l’image, le sentiment ou le trait pertinent qui parlerait tout seul, qui pourrait dire quelque chose. J’y trouve ce que je ne peux pas écrire : je repousse la jaculation primaire vers le bas de la page. J’en garde un mot, une formule, une phrase courte : l’étincelle qui met en route la machine à écrire, de nouveau.

Le second départ est plus lent, je freine, dessine des courbes pour mieux élaborer ; je creuse, sillonne, essaye un mieux : éviter l’image saturée, le déjà lu. Je me perds dans les dédales de ce que voudrais dire et que j’ignore en partie : une intuition me guide, ma plume trébuche, l’objectif est vague , sans fond, le chemin encombré. Les détours confondent : je contourne sans circonscrire ; les circonvolutions de mes errements m’agacent, m’excitent.

Je m’agite sur mon siège. Pas de main libre, ni de quête du trait de génie ; artisan besogneux je cherche le mot juste, le résumé qui en dit plus, l’expressivité contenue des syllabes, l’aisance du geste premier : s’approprier une lecture naturelle, une esthétique singulière, oser sans prétendre.
Après plusieurs heures quelques lignes occupent le haut de la page : un premier pas. Les relectures des jours et des semaines donneront la patine de la tâche accomplie : inapaisé mais souriant.
La prétention d’écrire m’agite la nuit, me retourne : pourquoi oser ? La question reste suspendue : je poursuis l’impression d’exister, réelle illusion solitaire, mon orviétan, et retourne à mon établi.

Mélancolie Nostalgie Saudade

La mélancolie, depuis les romantiques, est un sentiment de tristesse grave à la cause diffuse ou évidente.
La nostalgie s’apparente au ressenti du manque d’un endroit « le mal du pays », d’une personne, d’une époque, d’un sentiment.
La saudade succède à deux sentiments: le premier la solitude, un manque concentré, nostalgique né d’aimer… Le souvenir, solaire, lié à l’existence distante peut en générer un second, une vibrante impression de moindre isolement : une sorte de gratitude nait, une reconnaissance, la saudade.
Au Brésil, quand deux personnes se rencontrent après une absence, elle se saluent: « Saudade de ti » « Saudade de toi », dit autrement « Tu m’as manqué » pour renouer avec l’élan d’aimer et vivre.
PS : La mélancolie est souvent engendrée par le choc du départ – Surtout s’il est définitif! – d’un être aimé. Si avec le temps ce sentiment s’assagit, il devient une nostalgie infinie. Une sorte d’ascèse, un franchissement sentimental permet de saluer, « saudar », reconnaître à cette absence un statut d’éternité gratifiante : la saudade.

Humeur du mercredi

Dans la chronique « L’origine du récit de la Naissance d’une vocation Antoine de Saint-Exupéry », ma rencontre, très personnelle, avec François d’Agay, chez lui. Il m’a donné la clef du monde de l’enfance de St Ex qui, il l’écrit lui-même, est fondamentale : « Je suis de mon enfance, je suis de mon enfance comme d’un pays ». Je crois que ces premières années sont, entres autres raisons, capitales pour bien appréhender le monde du « Petit Prince ».