07/06/24

Cher Ami,

Allongé en travers du divan de mon bureau, mon livre me tombe des mains ; le silence bruissant de la nature me berce, la douce somnolence d’une sieste d’automne m’emporte.

En fond de toile, le diagnostic médical d’une tomographie en suspend me tracasse jusqu’à l’angoisse. Le crépuscule brumeux du songe dénoue mon estomac : mon incurable optimisme me propose des considérations scientifiques et des calculs de probabilité ineptes : l’altération de l’analyse de sang à l’origine de l’examen d’image entretient mon vague à l’âme. Je lâche prise, et plonge dans l’errance intuitive du sous-monde de la dispersion oiseuse…

L’urgence d’une fin de vie précipitée devient une adrénaline jouisseuse, un mieux vivre immédiat : je savoure l’instant, me dépossède d’autres impositions. Un sentiment de liberté se superpose, écarte les sentiments coupables des dettes et des devoirs : seul avec mon reste à vivre, mon désir déshabillé d’apparences, d’images imposées, laisse tomber le poids de l’histoire. Face à la béance de l’absurde de la fin « avec sa gueule moche *», plus de procrastination, pas plus de moraline : les semblants érigés en besoin s’effondrent.

La frayeur du lendemain, ses décisions et ses conséquences, disparaissent devant la prééminence du fugitif présent : les ténèbres sont repoussées dans les coulisses, la scène des mille péripéties de la réalité me captive. La perspective s’est raccourcie, mais sa nature n’était pas différente : je me berçais d’une échéance à perte de vue, au prix d’affabulations aujourd’hui insensées, qui me détournaient de l’infini présent de la vie.

La priorité vitale me délivre un laisser-passer, le droit au court-circuit, me tranquillise : l’instant imminent s’impose enthousiaste, je respire paisible, vibre de sensations mêlées de réminiscences allègres.

Désirs et sentiments repaginés, complexes et paradoxales, comme transparents, m’accompagnent, bordant la courte avenue en lacet des prochaines heures. Un ciel bleu parcouru de quelques nuages symboliques illumine une courte perspective, Magritte.

*Boris Vian