Cher Ami,

L’idée n’est pas nouvelle, mais me poursuit : je procure me l’approprier ici. L’écriture n’a pas de sens si elle cherche à rendre compte d’un vécu ou même d’une chose : l’objet échappe. Comme Magritte le met en évidence dans son tableau provocation pédagogique « Ceci n’est pas une pipe ». Écrire, peindre, sculpter, mettre en image, en musique, en scène sont œuvres d’artisans créateurs d’un monde autre.
Le mot parlé, celui du langage courant, a généralement un sens immédiat empreint de la nécessité de correspondre avec un autre, objectivant une action, un échange : désigner y trouve sa fin. Le même mot écrit, mis en scène, nous entraine dans le réel de la création, le subjectif. La parole dite au quotidien vole à l’oreille de l’auditeur à peine attentif comme une feuille morte traverse la chaussée, anecdotique. L ‘artisan en écriture, intentionnellement choisit le mot dans sa complexité, sa profondeur suggestive, ample voire inconsciente ; sa sonorité y trouve un non-sens, une ritournelle. Le lecteur attentif, concentré sur le-dit mot initie un voyage qui lui est propre, conduite par la main légère de l’auteur. Des exceptions fleurissent : l’être parlant chez son analyste est écouté, les mots retournés en miroir sont réappropriés, parfois. A l’inverse des envolées ne dépassent pas les feux de la rampe, chutent incertaines, pour certains.
Le filtre du langage crée un écran entre nous et le réel : l’être humain vit une fiction permanente, aliéné. L’éternel conscrit que je suis, comme d’autres, las de cette guerre perdue sans pouvoir y échapper, a trouvé un champ d’action dans une subversion rédemptrice : écrire. La parole écrite, antagonique avec celle jetée du quotidien, crée un réel particulier a minima, tendant à l’universel dans certains cas.
L’acte de foi de l’artisan des habituels sept arts, exclue le réel insaisissable de la vie pour délivrer une réelle illusion, soit un (ir)réel fictice. La littérature sous cet aspect a un avantage sur ses compagnons en artifice ; elle travaille le matériel constitutif du délire de l’être parlant.
Fou et demi, je m’exerce à ce réel fulgurant.