
Cher Ami,
L’amitié, la nôtre, est un sujet que j’aime à préciser. « Ami » sous l’influence de l’histoire, de la culture, des mœurs a un sens multiple qu’un rire peut dénaturer.
Notre amitié n’est ni particulière ni bonne, ni belle ni petite, pas plus amoureuse que charitable ; elle n’est point religieuse et n’a rien de filiale : elle est échange, réciprocité et liberté. Elle tient à un non-alignement sur la vision du monde, mais cultive comme vertus cardinales un humanisme tolérant (intolérant avec les intolérants !), un scepticisme souriant, nuancé, tour à tour, d’optimisme et de pessimisme : les désaccords donnent lieu à la confession de singularités incorrigibles qui renforcent notre suspicion d’une quelconque vérité. Pas de profondes analyses, mais deux points de vue qui relativisent la hiérarchie des valeurs, discutent croyances et théories, questionnent principes et axiomes, multiplient idées et perspectives pour entrouvrir la fenêtre de notre horizon limité. Cynisme et mauvaise foi sont exclus ; humour et ironie tempèrent nos échanges. Nos émotions et sentiments s’exposent presque sans pudeur.
Au milieu d’autres rencontres, ces joutes oratoires, à fleurets mouchetés, sont le ciment de notre amitié : confrontations d’opinions et échanges d’informations, prétexte à maintenir la flamme de plusieurs dizaines d’années d’un lien qui s’allonge sans se distendre. Occasions de transformer, un moment, la course du temps en une brume accueillante, de vérifier nos sensibilités désalignées, leur dépassement face à la grande farce de la vie. Elles prévalent par l’émotion partagée de la poésie fugace, de l’esthétique introuvable, de l’absurde de l’humain. Ces bulles d’émotions aussi réelles que fictives m‘ancrent dans ce rêve éveillé qu’est la vie : non-sens savoureux au parfum de géranium, trompe-l’œil.
Le temps nous manque pour conclure. Quand parfois nous y parvenons c’est pour laisser la problématique abordée sans réponse, ouverte sur l’infini du doute ou du paradoxe.
Je me réjouis quand l’expérience se renouvelle, me donnant la sensation de renaissance d’une bienveillante rencontre.