Le quatrième âge.

Le temps est une convention, utilisée la majeure partie du temps dans son sens chronologique : commodité. A mon corps tempéré, une mesure s’est imposée dans le mitan de ces derniers temps.

L’enfance a été un lac : morne, ses courants insensibles me faisaient glisser d’un bord à l’autre de la planète. Les saisons se succédaient d’une lenteur ennuyeuse, dans une permanence familiale agaçante : un père, autorité suprême inflexible ; une mère, insaisissable d’ambigüité bienveillante ; une fratrie, chamaillerie et promiscuité encombrantes.

L’adolescence et les prémices de l’adulte m’ont libéré de leurs contraintes ; jeune animal, j’ai profité à tort et à travers d’un apprentissage pluridisciplinaire : liberté faite de nouvelles exigences intuitivement assumées et dépassées. Une autonomie payée d’un débordement d’énergie : je piochais à l’intuition dans l’infinité des opportunités sans prendre la mesure des conséquences.  

L’adulte est né avec le premier de mes enfants. La dépendance crue et nue du nouveau-né a été un choc : un réel et un enracinement complexes et subjectifs, une fulgurance de retentissements. Les couleurs prirent du relief, le temps le sens de sa finitude, la vie une épaisseur impalpable ; la légèreté devint un luxe passager. J’ai cru choisir mes expériences, remplies du désir de faire au mieux, sûr d’une impossible excellence et du levier de la détermination.

Mes enfants ont trouvé, bon an mal an, leur parcours vers un mieux vivre. Une nouvelle génération comparut : les petits-enfants. Ils m’ont surpris :  joie de vie renouvelée et effroi de la renaissance qui échappe. L’absence de participation directe marque le corps : le temps glisse, de nouveaux guides sont aux manettes. Un lâcher-prise s’impose, sans remords mais non sans nostalgie. L’intensité du moment vécu est substituée par une distance : perte de vitalité et goût de l’oisiveté. Regard curieux, j’écoute attentif ces êtres à l’orée de la vie, tout en devenir et déjà tellement eux-mêmes.

Paraphrasant l’Horace du Ier S.A.C., alors je savoure le jour sans me soucier du lendemain ; tout passe, la vie n’a pas de sens et c’est bien ainsi.