17/05/24

Cher Ami,

Si ma prose se révèle parfois chagrine, je suis un optimiste ; question de nature. Le genre humain semble s’être lancé dans une impasse, mais je tiens à l’idée que l’histoire a donné aux contemporains de chaque époque la même impression. Les nouvelles générations sont confrontées à des problématiques plus graves mais ont de nouveaux recours.  

Sommes-nous arrivés à la fin d’un cycle ou aux limites d’un système qui porte en lui-même sa dégénérescence sans renaissance possible ? Je doute. La pensée complexe est un bel habillage intellectuel à l’optimisme du sceptique ; j’avance d’un pas déterminé, bien qu’incertain, vers un horizon infini, qui se terminera sans tarder.

Dès le 6ème siècle A.C. avec le judaïsme et le monothéisme, et le 5ème siècle A.C. avec Socrate, commence le voyage de l’esprit humain dans les abstractions du bien et de la morale. L’apparence médiocre de la réalité pousse l’élite puis le reste de l’humanité à découvrir la vraie vie et la raison d’être : la vérité. Des générations de philosophes et de théologiens nous ont abreuvés de théories élaborées et séduisantes sans qu’aucune ne soit immédiatement contredites par la génération suivante. La foi dans ces travestissements autorise l’homme à se sentir élu, à se lancer dans une conquête insolente de la terre et de l’univers. Notre savoir domine presque tout, question de temps, même si les résultats nous font craindre le pire.

Je choisis la réalité du bouillonnement insensé de la vie à la fiction de la recherche de la vérité : l’âpreté du quotidien, le rêche du drap de lin dans lequel je m’assoupis, plus que les élucubrations brillantes, feux d’artifice qui me berceraient. Ma préférence va à une vie dionysiaque, tragique et comique tout à la fois, au travail à donner du corps au plaisir, à l’enrichir : cultiver la vitale vérité paradoxale, jusqu’à la douleur de vivre, de donner la vie, et de la prendre par nécessité.

Ma foi, a minima, tient dans celle de la disruption présente, saisie à bras le corps : joie sceptique dans l’absence de valeur intrinsèque. A la tombée du jour, la tragi-comédie de mon avenir contingent me fait sourire.