Cher Ami,

Le résultat de ma tomographie montre une altération osseuse sur la 3ème des 5 vertèbres lombaires : une dégénérescence des tissus. Le médecin lit les résultats, considère le problème d’une banalité exemplaire, de l’ordre du normal : l’âge, rien à faire ! J’insiste pour qu’il demande des examens complémentaires.
Ma préoccupation a un caractère excessif, peut-être : mon côté obsessif. Devrais-je me satisfaire de ce diagnostic sans recourir aux spécialistes de la santé (débordés, dans l’incapacité de s’attarder aux cas graves) et aux laboratoires (souvent plus avides de vendre que de soigner) ? Un égoïsme primaire a pris le pas : je crois à la prévention. L’attitude de mon endocrinologue me soulage : mon problème est mineur, je continue à être en bonne santé, et j’ai pris la précaution d’anticiper une évolution rapide avec d’autres examens.
Le lendemain au réveil, je suis atteint d’un blues à couper au couteau. Le défi réjouissant de la semaine dernière est mort-né : ma vie a repris son long cours tranquille aux méandres de mon cru. Je retourne à une recherche calculée de longévité et à l’usufruit à petite vitesse de la vie, monotone. L’urgence de l’échéance précipitée a cédé au bien vivre avec une perspective étendue : je passe de l’impératif absolu de vivre l’instant, à une vie programmée avec ses contraintes et ses routines. Une déception mélancolique m’enveloppe de l’intérieur.
Je reconnais mon goût pour la vie au galop, le stress, le risque ; l’adrénaline qui fait brûler les étapes, préférer l’accident à la conduite raisonnable. Fuir l’ennui du quotidien, par un défi flambeur de contraintes : viser le dépassement. La fulgurance d’un présent d’adolescent avide vécue sans penser à la puissance de l’environnement. Suractivité qui essouffle, laisse le cœur battant ; vie intense quel qu’en soit le prix, et son risque mortifère : bien vécu paradoxal, maladif que la chance a su m’éviter de payer le prix fort.
Le contre-choc amorti, le vieil adolescent s’assagit : je vais donner son temps au temps, continuer droit dans mes bottes pour jouir au mieux de la vie, conscient de son effervescence.