Cher Ami,

Poursuivant mon excursion sur les sentes d’écrire, un aspect attire mon attention. Le réel de cette expérience de fiction ne se situe pas ; dit autrement, la réelle fiction de l’écriture est hors tout, en dehors des mesures de notre réalité, de l’espace et du temps. Les trois dimensions de l’ordre matériel n’ont de place que dans l’imaginaire de l’artisan en écriture, puis dans celui du lecteur : leur matérialité est projetée au plan symbolique. Le temps, immatériel ou fictionnel, y trouve une « motérialité » ; Proust le cueille dans les méandres de sa prose nostalgique : le passé advint au présent.
Le temps trouve une consistance : au rythme de l’écriture, le lecteur perd son temps et embarque dans celui de la fiction écrite, quasi audible. Le temps du quotidien est insaisissable comme les grains du sablier ; suspendu aux lèvres du récit, il cède passage à la temporalité de l’auteur, du conteur : là le temps varie, se raréfie, croit, se suspend, retourne, se dédouble… Temps inventé hors du temps, hors de l’immédiat : temps persistant, sans fin autant que dure la lettre. Le fredonnement de la narrative berce le lecteur hors espace-temps en un voyage solitaire.
L’auteur et le lecteur à sa suite succombent à l’attraction du vide de l’impossible de dire, comme l’amant(e), à l’illusion de la communion : ici transporte la conscience dans un au-delà, là la transcende les corps, en stricte intimité. A l’intuition ils sont en partance, gagnés par un acte de foi ils prennent le large.
L’écriture et la lecture provoquent le vertige ; le mot nait de l’absence, du neutre absolu : parole tangible couchée sur le papier éclot de l’écho de ces profondeurs. Réel intraduisible à qui ne se courbe sur la vacuité du souffle de la vie.
L’auteur et son impossibilité de dire la chose, comme l’impossible de la relation, se livre au jeu du « hors de », au risque de s’y perdre ; la plume à la main, il plane hors du monde de ses congénères : la lettre alors est un hors je/jeu, sans dedans et sans dehors, où il se rend au risque de la superficialité ou de l’incongruité. Mallarmé eût été superficiel, ou incongru.