18/04/25

Cher Ami,

Dans ces périodes troublées, la tentation du repli sur soi est grande ; il ne faudrait pas grand-chose pour que je me complaise dans mon bout du monde. Mais notre planète est en effervescence !

En politique la perte du leadership des USA est ostentatoire, son président l’accélère : l’avènement d’un nouveau multilatéralisme dans moulte domaines est plus qu’incertain. L’économie mondiale ne sait conjuguer une forme de progrès et une prise en compte des limites de notre planète. La baisse de la population planétaire et son vieillissement n’ont pas été anticipés, ni les conséquences sociales etc. La guerre sans limite pratiquée par quelques dirigeants fachistes maintient le risque d’une extension incontrôlée. L’épée de Damoclès d’une nouvelle pandémie n’est pas écartée. La croissance d’une frange de population richissime au détriment des 4 milliards d’êtres humains qui, au mieux, dépassent le seuil de pauvreté, crée un déséquilibre explosif : l’omission de cet état de fait et l’inaction des autorités pour l’amélioration des conditions de vie des démunis et discriminés nourrissent une légitime révolte. Le réchauffement de la planète commence à peine à révéler ses conséquences, incommensurables.

Le quidam ne sait où donner de la tête, et des pieds.

Une maison imaginée au milieu d’un jardin protecteur a été réalisée sur un coup de pot ; un amour de vingt ans ne pâlit pas ; les sollicitations de cinq enfants et d’autant de petits-enfants me font partager leurs jeunes vies ; quelques amis fidèles dénoncent mes idiosyncrasies et divergent de mes opinions ; mes travaux d’écriture m’obligent à une introspection critique quotidienne ; mon gériatre me recommande de ne pas toucher à l’équilibre que je me suis inventé.

La situation externe est cauchemardesque, l’interne est souriante.

L’inaction me pèse ; l’agitation militante m’afflige : le parti-pris détourne de la vue d’ensemble. Après avoir élu quelques sources d’information non alignées, je me donne bonne conscience en signant les pétitions de ma boite courriel. Sans énergie débordante, je ne sais où appliquer mon peu de vertu, et confesse mon insatisfaction.

11/04/25

Cher Ami,

« Mais concluant je dis et maintiens, qu’il n’y a tel torchecul que d’un oison bien duveté, pourvu qu’on lui tienne la tête entre les jambes. Et m’en croyez sur mon honneur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirifique, tant par la douceur d’icelui duvet, que par la chaleur tempérée de l’oison, laquelle facilement est communiquée au boyau culier et autres intestins, jusqu’à venir à la région du cœur et du cerveau. “

Dans mes flâneries, j’ai retrouvé ce paragraphe du Gargantua de François Rabelais. J’ai ri avec ses lecteurs d’il y a 5 siècles : le style accadémique, le ton emphatique de la plaisanterie scatologique en redoublent la force. La liberté et l’ironie du texte quand la France et l’Europe sont confrontées à la violence entre radicaux catholiques et réformistes (Affaire des placards, 10/1534), montrent la résistance historique du franc -tireur contre la morale moralisante des exégètes de tout poil : heureux précédent du politiquement incorrecte, de la gouaille et de la populaire paillardise !  

François Rabelais, fils d’un officier du roi, reçoit une éducation privilégiée ; il devient Franciscain puis Bénédictin pour pouvoir étudier les textes originaux de Platon et Aristote en grec et non en latin, généralement traduits de l’arabe. Au service de l’évêque Geoffroy d’Estissac, il quitte l’habit de moine courant le risque d’apostasie. Devenu étudiant en médecine, il a une relation amoureuse avec une veuve avec qui il aura deux enfants ; nés hors mariage ils seront légitimés par le pape Paul III, après qu’il soit devenu le secrétaire du futur Cardinal Jean Du Bellay, lui-même proche des rois de France François 1er et Henri II. S’il consacre sa vie à Hippocrate, il se fait connaître comme libre-penseur sous des anagrammes variés pour écrire “Pantagruel” et “Gargantua”; suivent dans la même veine “Le Tiers, Le Quart et le Cinquième Livre”. Il est condamné pour hérésie par la Sorbonne et ses livres sont censurés.

Catholique romain, il critique, avec la Réforme, la Scolastique et le Monarchisme sans s’inclure parmi les radicaux. Humaniste admirateur d’Erasme, il est salué par Montaigne.

04/04/25

Cher Ami,

Quand aucune hiérarchie et événement officiel n’interfèrent, la première invitation dans la demeure d’une personne cordiale marque un pas vers plus d’intimité : à franchir le seuil du domicile, la civile politesse s’écarte. L’amphitryon baisse la garde, s’expose d’un mouvement amical, attendant de son hôte une démonstration à son aune. On s’émerveille : « Votre intérieur vous ressemble … »,« Il y a longtemps que nous souhaitions vous inviter… » . Agapes et libations complètent la scène. Le nouveau convive voit dans le quartier, la ville, un cadre à l’hospitalité.

Aujourd’hui, l’urbanisme et les appartements font souvent oublier « le tour du jardin », réduit à la portion congrue ; il est sorti du rituel de la visite de bienvenue. Il était potager, verger, d’agrément, en espalier, français, anglais, gazonné, à plates-bandes ou en parterre, fleuris avec ou sans allée ; parfois un banc, un treillage, une charmille, voir une serre ou un abri-vent, une tonnelle sous les ombrages, un bosquet … L’hôte révélait à l’occasion un violon d’Ingres, le nouveau venu appréciait : l’espace planté était une illustration.

Aiguillonné par l’intuition, un coup de dé m’a offert l’opportunité de jouer au jardinier : souvenirs et réminiscences en bandoulière, aidé d’une main et d’un œil de maître, j’ai participé à la naissance de notre jardin : je ne l’avais rêvé, mais il a éclos dans un grand espace que le propriétaire précédant avait désolé. Trois ans passés, notre enclos me ravit ! A sa périphérie une large bordure sauvage de végétation locale ondule, comme laissé à l’abandon, préservant l’habitation des regards étrangers. En se rapprochant du centre des arbres fruitiers, plus courtois, et d’autres décoratifs se partagent une deuxième ceinture ; entre les deux cernes concentriques, un flou où la nature s’installe. Plus au centre, des essences locales, ornementales, sont dispersées en tâche pour faire croire à l’improvisation. Ces trois barrières isolent un ilot d’herbe rase, verte en saison des pluies, qui entoure la maison d’une fraîcheur partielle et d’une luminosité exagérée : une agréable impression de bout du monde .