10/05/24

Cher Ami,

Mon futur s’amenuise, perd dans sa comparaison avec mon passé ; l’incertitude de l’échéance me fait savourer ce reste avec plus d’attention.

Solitaire embarrassé des doutes du non-sens de la vie, je suis mélancolie ; mes travaux d’écriture et l’échange avec quelques autres m’aident à la dépasser. J’élabore mon mal à vivre et quelques moments de bien-être, au fil d’une actualité extérieure et personnelle ; au gré des différences nait une fraternité.

De sources multiples, sans maitre ni vocation, j’ai choisi mon leurre ; j’aime à m’en saisir pour exister. Raison de vivre, écrire est à mes yeux quelque chose d’acceptable répondant à une double prétention : tendre, loin de l’originalité, à une communauté humaine, habillée d’un halo de beauté, d’un souffle de poésie. La marginalité de mon travail et le manque de reconnaissance garantissent ma liberté.

Je me méfie des idéaux et des concepts, tôt ou tard dépassés et pervertis, qui orientent la société ici et là ; dans un effort particulier je cherche à trouver comme une tranquillité, sans illusion, tendant à l’universel. Évitant de me mentir, je tiens à résister à l’impérialisme du capital qui enrégimente les êtres-humains et en abuse, à dégager une forme d’espérance : se battre contre l’instinct de mort dans ce monde où l’argent est le critère, et la vie est négligée. Les paradoxes me divisent, la légèreté, voire la cruauté de nos semblables me bouleversent.

L’intelligence et la liberté de penser, après être passées souvent sous la coupe du libéralisme, se voient maintenant assistées, demain dépendantes, après demain concurrencées para l’I.A. Angoisse existentielle : quelle humanité pour nos enfants et petits-enfants ? Quelle estime de soi ?

Devant cet inconnu, je me réfugie dans mes travaux d’écriture, et sa fraternelle confrontation ; fragile et têtu, incapable d’impartialité et attentif, je suis perplexe devant la beauté de la vie et l’incongruité de la mienne.

Aucune conclusion, une question sans réponse mêlée au désir de vivre : je regarde vers le haut de la falaise que j’ai choisie de gravir, modeste dépassement source d’éclat de bonheur.   

O3/05/24

Cher Ami,

Quelques jours passés avec mes petites-filles, m’ont confronté avec la marotte de la plus jeune, trois ans à peine : « Pourquoi ? » en ritournelle. Occasion de discuter quelques habitudes nécessaires, et pour elle d’affirmer un désir d’exister. Répétée à l’infini, la question agace. De guerre lasse ma réponse ne tarde pas : « Et pourquoi pourquoi ? » Ma jeune interlocutrice reste quoi. J’éclate de rire et la prends dans mes bras pour lui donner son bain : elle se laisse faire et rit à son tour … Education et culture intégrées accompagnent le genre humain : à la différence du règne animal, notre capacité innée (!?) à questionner nous fait évoluer.

La confrontation des coutumes héritées avec le « Pourquoi ? » ontologique revient tout au long de la vie. Nous savons répondre, souvent par personne interposée, à une foultitude d’autres questions posées sur la réalité perçue ou idéalisée : ces sources inépuisables de connaissances nous donnent l’impression d’être en passe de dominer la Question. Ces réflexions sont utiles à l’organisation sociale et intellectuelle, mais ne répondent à la question première : pourquoi la vie ?

Quelques millénaires et deux grandes voies tentent d’y répondre ; l’une, par un acte de foi donne aux foules un sens, voire un destin : sublimation aux modèles multiples prêts à les accueillir. L’autre est celle du non-sens absolutiste où l’homme, être vivant marginal à l’échelle de l’univers, doté d’une parole s’isole : mirage de la communication.

L’absurdité apparente de la vie tient à notre désir d’y trouver un sens ; des narratives variées … Mais si nous regardons notre environnement vivant non-humain, qui n’a pas plus de raison d’exister, il n’a pas, semble-t-il, de pourquoi ! Il se satisfait de vivre le mieux possible, dans une adaptation permanente aux événements. Laissant de côté notre fière conscience et son ethnocentrisme, une haute modestie peut imprégner notre passage dans l’univers : vivre serait profiter de la vie en égrenant les secondes, jouir consciencieusement, lucide quant aux artifices qui nous bercent.

Découvrir « L’origine du monde » ne lui donne pas de sens.

26/04/24

Cher Ami,

Marcher, une souple routine ; au petit matin, un pied dans la réalité l’autre dans la brume, mon attention disperse de rêveur éveillé voyage de réminiscences en souvenirs. « Noiraude », mon corniaud, me tire à un rythme soutenu : sa nature folâtre me déroute, me ballotte entre nature et introspection. Tel le bouchon du taquineur de goujon, je fluctue…

Un effluve de cyprès me transporte aux Collets Rouges : la modeste école d’équitation dissimulée dans la garrigue surplombe l’étang de Berre ; un double rang de cyprès protège le mas du mistral. La rencontre avec un féminin libre de lien familial tourmentait le puceau incertain ; ainé d’une fratrie et d’une cousinade, je ne recourais ni au pater familias ni à l’abbé, isolé dans le mystère de son confessionnal. Émotions indéfinies et fantasmes me bouleversaient ; une douloureuse présence obsédante enracinée au bas ventre, me laissait rougissant, suant, perdant un reste d’assurance…

La bruyante harmonie d’une cascade dans son écrin de verdure tropicale, m’apaise : je fais couple avec une nature subverse, reverse ; elle me surprend, me fait perdre pied, m’oblige à un nouvel élan : « Je marche plus ferme et plus sûr à mont qu’à val » *. Représentation idyllique de l’intimité apaisée après l’exorcisme d’une confrontation amoureuse, violence et libération, nostalgie scélérate.

La courte végétation du semi-aride, herbes sèches et épineux, n’offre aucune ombre. Le minerai de fer noir au reflet rouge réfléchit la chaleur ; l’air est marbré d’exhalaisons vibrantes, pas un souffle : la stridulation métallique des grillons remplit d’ironie le silence du plateau. Jeune homme réfractaire à l’autorité, j’ai fait mon service militaire à Carpiagne ou le colonel, père d’un ami, avait eu la gentillesse de m’appeler. Mon indiscipline fut telle que j’eus droit à 15 jours de « Rab’ ». Les cigales craquetaient et ma mémoire jubilait au plaisir de déjouer la discipline militaire, une tendance maladive à ne pas rester dans le rang… Ni emporté ni révolté, j’affouille, je cherche un malin profit, une jouissance marginale.                                

*« Essais » Montaigne