31/05/24

Cher ami,

Portrait d’Erik Satie 1892-1893 – Suzanne Valadon

Je rechasse peu de genres musicaux ; ma préférence va au jazz qui emprunte ses mélodies au spectre de toutes les origines et laisse les instrumentistes relire et interpréter. La musique baroque a une saveur d’enfance et je suis « accro » aux œuvres de J.S. Bach pour instruments solos. J’apprécie quelques chanteurs et groupes de musique populaire, et m’aventure dans des voyages composites entre héritage et réminiscence, expériences et partages.

Erik Satie vient compléter ma « courte liste » ; pourquoi, quand ou comment a commencé cette complicité ?!

Ses œuvres me projettent dans une réflexion introspective ; voile mélancolique doublé d’une transparente impossibilité à se prendre au sérieux. La mélodie est faite de retenue, sans grandiloquence, un humour sous-jacent colore sa verve un peu courte et complexe : l’art pour l’art a minima.  Perplexe ou lassé de ma routine, je me réfugie dans la fausse légèreté subtile et aigue du mauvais élève du conservatoire de musique, dont la vie a été noyée dans l’absinthe : il me berce de son étrangeté familière.    

Au passage du XIX au XXème, Satie connaît les poètes, Mallarmé Verlaine… plus tard Tzara Cocteau, les compositeurs Ravel Debussy, et aussi Honegger Milhaux Poulenc, entre autres, les peintres Picasso Braque Derain Picabia Duchamp Man Ray, etc. Précurseur de nombreux mouvements, discret, il abandonne le navire à son lancement. Le « Velvet Gentleman » intrigue, et trop original n’intègre pas la faune de Montmartre et de Montparnasse. Il a été l’amant de Suzanne Valadon 5 mois, et a salué leur séparation par un ostinato minimaliste, « Vexations » : une courte mélodie à répéter 840 fois. Il produit pour survivre de « Rudes saloperies » de cabaret, et nous laisse les « Mémoires d’un amnésique » de 50 pages blanches.

Il a quitté Honfleur, où il est né, à l’âge de 12 ans ; le petit port, célébré par Courbet et Monet, affleure dans son œuvre. Son ironie singulière tout à la fois séduit et détourne ; souvent socialiste laïc, il meurt catholique, d’une cirrhose, à 59 ans. À son enterrement, nulle personnalité.

Je voue un culte affectueux à cet inclassable.

24/05/24

« La langue est ma patrie,

Et je n’ai pas de patrie, j’ai une matrie

Et je veux une fratrie »

Traduction non autorisée de Caetano Veloso.

Ces vers contemporains me parlent, tendent à un humanisme. Pas d’analyse de texte, mais un écho personnel.

Ma langue maternelle me fonde ; l’énoncé matriarcal abolit les frontières de la patrie. Trois tangentes idéalistes autour de ma bulle d’enfant privilégié tarabustent sans cesse mon scepticisme : la liberté, ivresse sans cesse à conquérir malgré soi ; l’égalité qui n’a tout son sens que devant la mort ; la fraternité, que je souhaite trans, je l’ai souvent imaginée et découverte à petite échelle.

Les trois vers parlent d’un héritage que je cultive. Les hommes de ma famille, en tête mon père et mes grands-pères, se plaisaient à répéter le dicton misogyne, « Il y a ceux qui parlent et ceux qui font ! ». Ingénieurs, ils excellaient dans l’action ; le dressage était leur domaine, la conversation affable celui de leurs épouses. Mon enfance a été bercée par trois générations de femmes et le refuge de la lecture : ces deux mondes m’ont façonné.

Parisien de naissance et pour une partie de mon enfance, je n’ai jamais ressenti d’appartenance : les saveurs d’autres climats ont miné la filiation patriarcale, m’ont gagné à la différence, au goût de l’étrange, à l’habitude du risque de la découverte. Sans renier l’héritage, je recherche la désorientation, l’accès à l’ouverture ; gain subjectif d’un laisser-aller, un lâcher-prise. Longtemps j’ai procuré le fortuit, tenté l’apprentissage d’une autre façon de vivre, d’une pensée nouvelle : cultiver la surprise de croire qu’au-delà des différences une fraternité humaine de tolérance est possible, jusqu’à l’illusion d’une mutuelle compréhension.     

Naissance et ascendance m’ont donné des racines majoritairement gauloises ; des séjours à l’étranger et en province, la rencontre d’amis d’origines diverses m’a ouvert au transfrontalier. Je me sens européen, multiple et curieux d’autres cultures. La vie de la communauté planétaire m’obsède, sa problématique m’interpelle, fraternelle. Trente ans au Brésil m’ont gagné au métissage.

17/05/24

Cher Ami,

Si ma prose se révèle parfois chagrine, je suis un optimiste ; question de nature. Le genre humain semble s’être lancé dans une impasse, mais je tiens à l’idée que l’histoire a donné aux contemporains de chaque époque la même impression. Les nouvelles générations sont confrontées à des problématiques plus graves mais ont de nouveaux recours.  

Sommes-nous arrivés à la fin d’un cycle ou aux limites d’un système qui porte en lui-même sa dégénérescence sans renaissance possible ? Je doute. La pensée complexe est un bel habillage intellectuel à l’optimisme du sceptique ; j’avance d’un pas déterminé, bien qu’incertain, vers un horizon infini, qui se terminera sans tarder.

Dès le 6ème siècle A.C. avec le judaïsme et le monothéisme, et le 5ème siècle A.C. avec Socrate, commence le voyage de l’esprit humain dans les abstractions du bien et de la morale. L’apparence médiocre de la réalité pousse l’élite puis le reste de l’humanité à découvrir la vraie vie et la raison d’être : la vérité. Des générations de philosophes et de théologiens nous ont abreuvés de théories élaborées et séduisantes sans qu’aucune ne soit immédiatement contredites par la génération suivante. La foi dans ces travestissements autorise l’homme à se sentir élu, à se lancer dans une conquête insolente de la terre et de l’univers. Notre savoir domine presque tout, question de temps, même si les résultats nous font craindre le pire.

Je choisis la réalité du bouillonnement insensé de la vie à la fiction de la recherche de la vérité : l’âpreté du quotidien, le rêche du drap de lin dans lequel je m’assoupis, plus que les élucubrations brillantes, feux d’artifice qui me berceraient. Ma préférence va à une vie dionysiaque, tragique et comique tout à la fois, au travail à donner du corps au plaisir, à l’enrichir : cultiver la vitale vérité paradoxale, jusqu’à la douleur de vivre, de donner la vie, et de la prendre par nécessité.

Ma foi, a minima, tient dans celle de la disruption présente, saisie à bras le corps : joie sceptique dans l’absence de valeur intrinsèque. A la tombée du jour, la tragi-comédie de mon avenir contingent me fait sourire.