17/10/25

Cher Ami,

L’amour porté à ma mère sourd d’un lien aveugle dont je ne me suis défait. Des années après son décès et des décennies d’attachement, j’ai encore du mal à trouver mes mots.

Elle n’était ni belle ni bonne, son charme tenait à une attention intense ; elle s’intéressait à l’autre dans une attitude de « grand-duc » frileux. Sa mère belle et séductrice, amateure d’arts plastiques et peintre d’aquarelle, son père haut fonctionnaire réactionnaire à la compétence reconnue par ses pairs, lui témoignèrent une attention sans estime : son manque d’amour-propre y trouve son origine, explique son intérêt pour autrui et sa gentillesse aussi réelle que retorse. Aux proches et amis, elle démontrait une affection certaine, pondérée d’un détail redoutable, modérateur d’enthousiasme. Elle ignorait ses ennemis : pour le parjure ou l’infidèle une distance sans appel. Les autres fautifs avaient sa compréhension, mais la faille était consignée. Sa tendresse allait aux jeunes enfants : elle en étudiait les traits et leurs ascendants, imaginant leur futur. L’amour inconditionnel de notre père était une contention à son tempérament lunaire teinté de dépression.

Premier de ses cinq enfants, désiré avec toute la force de sept années de fiançailles et d’un mariage traditionnel, j’ai bénéficié de l’enchantement des premiers mois de vie du couple, de la découverte de la conception et de l’enfantement. Ce cadre radieux à ma naissance a forgé notre proximité, malgré mes nombreux écarts de conduite aux yeux de sa morale catholique : je savais son assentiment acquis. Les pieds pris dans le tapis, je comparaissais penaud voire douloureux, elle me semonçait : « Tu l’as un peu cherché… » le regard ponctuant la gravité de la bourde et sa désapprobation. La litanie de mes explications n’était que l’occasion de vider mon sac, d’élaborer.  `

À deux occasions, enfant et adolescent, maman m’a confié à ses parents, années malheureuses loin d’elle ; elle m’a expliqué son choix d’égoïsme et de générosité entremêlés : la tresse du lien s’en est resserrée. Nous avons été réciproquement une borne dans le cours de notre histoire.        

 #mère #fils

10/10/2025

Cher Ami,

Autre provocation de Jacques Lacan : »Faire l’amour, c’est de la poésie ». Comment passer de l’action qui relève de l’animal au concept éthéré, suggéré par le langage mais aussi par d’autres formes de production humaine souvent considérées comme artistique, mais pas seulement.

L’ambiguïté de  » Faire l’amour » saute aux yeux : est-il à prendre dans son sens commun, littérale aujourd’hui, de l’acte sexuelle ou dans le sens que propose la juxtaposition des mots « faire, fabriquer « l’amour ». Dans le contexte de l’après deuxième guerre mondiale, la jeune génération avait embrassé la liberté de « faire l’amour » avec une force chargée d’hormones. Or l’amour est un sentiment que les êtres parlants inventent, entre autres, pour oublier que la mort, qui s’approche à chaque instant, est notre seule certitude, vide de sens. Le psychanalyste français se garde bien de nous éclairer: il semble nous enjoindre de douter ou de croire que les deux illusions se conjuguent, nous incitent à un voyage personnel, quand l’acte est peu ou prou réussi, proche de la seconde partie de sa maxime , »c’est de la poésie »… Mais pour cela, il faudra dépasser, en partie au moins, le désir ou l’objet du désir pour quelque chose d’autre ; un lâcher prise, un passage outre : à chacun son saut dans l’absence de sens. L’adjectif quis’approcherait le mieux est mystérieux, complexe ; il relève d’un domaine innominé entre cérébrale, sensuel, conscient, inconscient, imaginaire, intuitif, furtif… Faire l’amour à l’instant ultime a quelque chose de baroque, de libre, d’insaisissable.

« La poésie est la vertu de l’inutile » dit le poète Manoel de Barros ; à chacun de le découvrir. La poésie c’est cette capacité de l’être humain à percevoir, à sentir, une forme de décalage, un incongru souriant quelques fois au plus fort de la tempête : le rayon de soleil qui crève un ciel d’encre, les notes d’un accordéon dans la brouhaha d’un couloir de métro… L’inutile de la vie nous rapproche du sublime sans aucun appareil, si nous savons nous y prendre ; plus que divin, une absence de dimension qui nous entraine un instant vers un infini. La poésie est une forme de sensibilité, une compétence qui s’acquiert et se développe.

La provocation s’apparente à un aphorisme ; je fais l’amour aux feuilles de marronnier au vieil or rutilant dans le ciel gris du jardin du Luxembourg.

26/09/25

Cher Ami,

Je flirte avec la psychanalyse lacanienne ; j’en retiens des formules provocatrices que je lis dans leur poésie. « Il n’y a pas de rapport sexuel », l’affirmation a fait parler d’elle : lectures et critiques sont pléthore.

Elle tient de l’oxymore ; le rapport sexuel, dans son sens usuel, qualifie un acte, un agissement qui occupe consciemment et bouscule l’inconscient : le nier semble impossible. Jacques Lacan veut dépasser la luxuriante banalité du voyage partagé.

La formule initiale « il n’y a pas » induit plus qu’un doute, la négation de quelque chose : l’auteur invoque ce qui n’existe pas, paradoxal. La négative ajoute un doute avec le « y » : il peut être entendu comme un pronom de lieu, contrarié par un « de » suivi qui lui nie une quelconque importance, pour revenir à la présentation négative, convenue et informelle de quelque chose à venir. Mais pourquoi l’avocat de l’être parlant aurait-il choisi cette formule ? L’esprit aiguillonné du lecteur ou de l’auditeur y trouve quelque chose d’irréelle, un vide nébuleux. 

« Rapport » a de nombreux sens, que le culte du langage peut confondre. Un voyage imaginaire commence : s’agirait-il d’un usage détourné de l’habituelle « relation » flanquée du sexuel adjectif ? Un récit ou un compte rendu : simplet mais pourquoi pas, un peu ? Un gain, résultat d’un produit : spécieux mais peut-être pas totalement faux ! Une connexion, une affinité voire une dépendance : l’esprit s’intéresse au concept. Le quotient arithmétique (1/1) est loin du sexe, encore que… L’imagination titillée, le sens d’une liaison entre deux personnes, mises en rapport, prend le dessus sans effacer ces variations, mais revient l’impossibilité initiale de « il n’y a pas » de rapport, une chute dans le vide.

Mais avec « sexuel » la piste rebondit, après le détour scolaire, se confirme la première impression. L’harmonie cathartique de deux êtres en une connexion fusionnelle n’est pas : elle n’est que la somme de deux individus qui vivent séparément une jouissance unique par sa simultanéité, créent un instant une troisième réalité imaginaire, un voyage évanescent à 2.

#sexe #amants