Cher Ami,

Autre provocation de Jacques Lacan : »Faire l’amour, c’est de la poésie ». Comment passer de l’action qui relève de l’animal au concept éthéré, suggéré par le langage mais aussi par d’autres formes de production humaine souvent considérées comme artistique, mais pas seulement.
L’ambiguïté de » Faire l’amour » saute aux yeux : est-il à prendre dans son sens commun, littérale aujourd’hui, de l’acte sexuelle ou dans le sens que propose la juxtaposition des mots « faire, fabriquer « l’amour ». Dans le contexte de l’après deuxième guerre mondiale, la jeune génération avait embrassé la liberté de « faire l’amour » avec une force chargée d’hormones. Or l’amour est un sentiment que les êtres parlants inventent, entre autres, pour oublier que la mort, qui s’approche à chaque instant, est notre seule certitude, vide de sens. Le psychanalyste français se garde bien de nous éclairer: il semble nous enjoindre de douter ou de croire que les deux illusions se conjuguent, nous incitent à un voyage personnel, quand l’acte est peu ou prou réussi, proche de la seconde partie de sa maxime , »c’est de la poésie »… Mais pour cela, il faudra dépasser, en partie au moins, le désir ou l’objet du désir pour quelque chose d’autre ; un lâcher prise, un passage outre : à chacun son saut dans l’absence de sens. L’adjectif quis’approcherait le mieux est mystérieux, complexe ; il relève d’un domaine innominé entre cérébrale, sensuel, conscient, inconscient, imaginaire, intuitif, furtif… Faire l’amour à l’instant ultime a quelque chose de baroque, de libre, d’insaisissable.
« La poésie est la vertu de l’inutile » dit le poète Manoel de Barros ; à chacun de le découvrir. La poésie c’est cette capacité de l’être humain à percevoir, à sentir, une forme de décalage, un incongru souriant quelques fois au plus fort de la tempête : le rayon de soleil qui crève un ciel d’encre, les notes d’un accordéon dans la brouhaha d’un couloir de métro… L’inutile de la vie nous rapproche du sublime sans aucun appareil, si nous savons nous y prendre ; plus que divin, une absence de dimension qui nous entraine un instant vers un infini. La poésie est une forme de sensibilité, une compétence qui s’acquiert et se développe.
La provocation s’apparente à un aphorisme ; je fais l’amour aux feuilles de marronnier au vieil or rutilant dans le ciel gris du jardin du Luxembourg.