01/11/24,

Cher Ami,

Représentant d’aucune minorité, je plaide pour plus d’empathie, de tolérance entre les êtres humains, questionne les barrières que les idées préconçues élèvent. Les mouvements qui vont dans ce sens, ont, a minima, ma sympathie ; le contre-courant « anti-woke », sous prétexte d’excès, voit dans la revendication d’une égalité de considération et de traitement, un risque pour la stabilité de notre société occidentale d’origine européenne, judéo-chrétienne, autocentrée : cette tendance, entendue, ne sera pas légitimée par l’histoire du XXIème siècle. La discrimination des castes, si elle perdure de fait, n’est plus une alternative à l’Humanisme dès 1948.

L’affaire Pelicot, de toute évidence, va faire date dans l’histoire sociale et criminelle de la France, voire au delà ; laissons de côté la violence sinistre et la banalité centrale de Dominique : ce qui en fait un cas exemplaire. Mon intolérance, indispensable pour que son contraire est un sens, va à un constat : les quelques cinquante autres accusés, et leurs avocats, utilisent un argument outrageant pour la personne de Gisèle, et avec elle de la Femme. Ces hommes, dans la mesure où ils sont dotés d’un pénis, pensent que le consentement de la victime était en quelque sorte acquis puisque son mari les avait invités, avait donné son accord. Pis, les avocats imaginent que l’objection répétée est susceptible d’influencer, voire de convaincre, la cour et les jurés qu’il y a là une circonstance atténuante. Partant de l’idée que dans notre culture, mœurs et coutumes, à laquelle ils font appel le consentement explicite de la femme n’est pas indispensable : l’attitude des 50 s’assimilerait alors à un manque de savoir vivre. L’odieuse banalisation révèle le réel de la représentation collective de la relation homme/femme : intolérable !

Comment argumenter qu’il n’y a pas de ségrégation culturelle, structurelle : le wokisme vise à déraciner les réflexes sexistes, ségrégatifs, questionne les patriarcalismes enracinés au plus profond d’une société en quête de progrès. Si la contestation n’était excessive, elle serait diplomatie et/ou compromis.    

25/10/24,

Cher Ami,


Poursuivant mon excursion sur les sentes d’écrire, un aspect attire mon attention. Le réel de cette expérience de fiction ne se situe pas ; dit autrement, la réelle fiction de l’écriture est hors tout, en dehors des mesures de notre réalité, de l’espace et du temps. Les trois dimensions de l’ordre matériel n’ont de place que dans l’imaginaire de l’artisan en écriture, puis dans celui du lecteur : leur matérialité est projetée au plan symbolique. Le temps, immatériel ou fictionnel, y trouve une « motérialité » ; Proust le cueille dans les méandres de sa prose nostalgique : le passé advint au présent.   

Le temps trouve une consistance : au rythme de l’écriture, le lecteur perd son temps et embarque dans celui de la fiction écrite, quasi audible. Le temps du quotidien est insaisissable comme les grains du sablier ; suspendu aux lèvres du récit, il cède passage à la temporalité de l’auteur, du conteur : là le temps varie, se raréfie, croit, se suspend, retourne, se dédouble… Temps inventé hors du temps, hors de l’immédiat : temps persistant, sans fin autant que dure la lettre. Le fredonnement de la narrative berce le lecteur hors espace-temps en un voyage solitaire.  

L’auteur et le lecteur à sa suite succombent à l’attraction du vide de l’impossible de dire, comme l’amant(e), à l’illusion de la communion : ici transporte la conscience dans un au-delà, là la transcende les corps, en stricte intimité. A l’intuition ils sont en partance, gagnés par un acte de foi ils prennent le large.

L’écriture et la lecture provoquent le vertige ; le mot nait de l’absence, du neutre absolu : parole tangible couchée sur le papier éclot de l’écho de ces profondeurs. Réel intraduisible à qui ne se courbe sur la vacuité du souffle de la vie.

L’auteur et son impossibilité de dire la chose, comme l’impossible de la relation, se livre au jeu du « hors de », au risque de s’y perdre ; la plume à la main, il plane hors du monde de ses congénères : la lettre alors est un hors je/jeu, sans dedans et sans dehors, où il se rend au risque de la superficialité ou de l’incongruité. Mallarmé eût été superficiel, ou incongru.

18/10/24,

Cher Ami,

L’idée n’est pas nouvelle, mais me poursuit : je procure me l’approprier ici. L’écriture n’a pas de sens si elle cherche à rendre compte d’un vécu ou même d’une chose :  l’objet échappe. Comme Magritte le met en évidence dans son tableau provocation pédagogique « Ceci n’est pas une pipe ». Écrire, peindre, sculpter, mettre en image, en musique, en scène sont œuvres d’artisans créateurs d’un monde autre.

Le mot parlé, celui du langage courant, a généralement un sens immédiat empreint de la nécessité de correspondre avec un autre, objectivant une action, un échange : désigner y trouve sa fin. Le même mot écrit, mis en scène, nous entraine dans le réel de la création, le subjectif. La parole dite au quotidien vole à l’oreille de l’auditeur à peine attentif comme une feuille morte traverse la chaussée, anecdotique. L ‘artisan en écriture, intentionnellement choisit le mot dans sa complexité, sa profondeur suggestive, ample voire inconsciente ; sa sonorité y trouve un non-sens, une ritournelle. Le lecteur attentif, concentré sur le-dit mot initie un voyage qui lui est propre, conduite par la main légère de l’auteur. Des exceptions fleurissent : l’être parlant chez son analyste est écouté, les mots retournés en miroir sont réappropriés, parfois. A l’inverse des envolées ne dépassent pas les feux de la rampe, chutent incertaines, pour certains.

Le filtre du langage crée un écran entre nous et le réel : l’être humain vit une fiction permanente, aliéné. L’éternel conscrit que je suis, comme d’autres, las de cette guerre perdue sans pouvoir y échapper, a trouvé un champ d’action dans une subversion rédemptrice : écrire. La parole écrite, antagonique avec celle jetée du quotidien, crée un réel particulier a minima, tendant à l’universel dans certains cas.

L’acte de foi de l’artisan des habituels sept arts, exclue le réel insaisissable de la vie pour délivrer une réelle illusion, soit un (ir)réel fictice. La littérature sous cet aspect a un avantage sur ses compagnons en artifice ; elle travaille le matériel constitutif du délire de l’être parlant. 

Fou et demi, je m’exerce à ce réel fulgurant.