Solitude épicurienne (2)

Nous ne partageons que notre destin. Le langage, outil exclusif des humains depuis quelques milliers d’années et de quelques milliards d’individus, aux 7000 variables font de notre planète une Babel!

Trois écrivains circonscrivent l’impasse de notre affection verbale : langues de feu révélatrices, voyage difficile, incertain, grandiose.

couverture livre
La couverture de l’édition brésilienne.

Joao Guimaraes Rosa dans « Grande Sertao Veredas » en 1956 (Traduction française : « Diadorim »), histoire parabole et épopée du XXème siècle. Les mots et leur enchaînement obligent à perdre pied de la stricte rationalité ; le récit à la parlure inédite, incompréhensible si on s’en tient au sens commun des mots sans lexique, est créations et récupérations de variantes dialectales du patois d’un état de la taille de la péninsule ibérique. Il impose un monde cru, perdu, dont le sens, le charme n’existe que pour soi : lâcher-prise, pérégrination en auto assistance, égarements font partie du voyage. Un monde réel et distant, ou la musicalité des vocables et notre imagination glanent la poétique d’une vraie rudité. Seul face à la force de mots nouveaux, du semi-aride…

James Joyce a écrit « Ulysse » (1922) et « La veillée des Finnegan » (1939 ) ; les deux, à la liberté croissante d’avec les bonnes pratiques de la littérature, construisent une œuvre qui multiplie les points de vue et les styles, déconstruit les phrases – Syntaxe aléatoire jusqu’à l’incongru !-, étend le choix des mots – De l’argot au latin érudit et moult idiomes étrangers – jusqu’à la création : un apparent désordre désarticule notre système de penser, noie le poisson humain dans le jus de la lalangue de J. J. : elle nous enlève dans le voyage dés-connexe de sa personnalité égotique, à l’impression d’esthétique hallucinée, à l’ironie inquiète, hérésie bienveillante, amorale. Épiphanie d’une vie réinventée par la parodie mystificatrice d’une langue caméléone qui confond le lecteur …

À SUIVRE…/…

Solitude épicurienne (1)

© RMN -Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski Edouard Manet, ‘Le Déjeuner sur l’herbe’, 1863

La recherche de la satisfaction est un ressort inné ; le nouveau-né dés-assoiffé par la succion répétée ressent une satiété : un plaisir insondable le réjouis, le comble. L’expérience répétée, l’horizon s’ouvre, la vie se complexifie…

Le processus se multiplie, le sujet divague, agrandit l’éventail de ses désirs exponentiellement, sur des registres de plus en plus variés. Estampé dans les limbes des premières heures par le souvenir cruel de la pleine satisfaction du « sein maternel », il est prédisposé à vivre insatisfait ; l’apprentissage se poursuit, coûte que coûte, de frustration en castration, d’effort en souffrance.

L’incomplétude congénitale et la dynamique recherche de satisfaction sont lancées, fatales ! Philosophiques et religieuses explications sont pléthore, prophètes et apôtres encore plus nombreux, le nord à portée d’acte de foi.

Farouchement non aligné, je partage peu ma pensée dégouvernée ; à l’aune du « Petit Prince » une occurrence ludique me donne l’impression d’échanger l’émoi d’un sentiment intense, partage d’une planète très tôt abandonnée. Si le désir est intense, l’enjeu élevé, il s’accompagne d’un plaisir extrême ; suit à sa pleine et fugitive mesure, le retour de la solitude. L’histoire se répète sans alternative : nécessité de survie, maladie vitale, répétition symptomatique

Mon symptôme le plus cher est d’écrire, de me coucher sur le papier. Laisser une trace, exister en étant lu de quelques-uns qui m’importent : leurs signes de reconnaissance biens-venus me suffisent. La discrétion de principe de l’écriture me sied ; j’exerce mon artisanat, témoigne d’une époque qui ne cesse de me surprendre de ses contradictions : une !? À vouloir gagner une course contre le temps elle accélère au point de déraper au prochain virage… Je suis grisé par la vitesse du paysage qui défile, conséquence de la mal-mesure du risque réel.

Je confronte points de vue et sentiments avec mes rares proches. Nous partageons notre destin. J’avance, la plume à la main sur l’écran, falaise qui marque mon bel horizon.  

Le vide absolu

Wheatfield with crows, Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent van Gogh Foundation)

Le vide absolu n’existe pas. Épiphénomène la terre peut disparaître, l’univers non : il est, équilibre entre vie et mort, entre ordre et désordre, la Vie.

Le cul entre deux siècles, cette vacance me réjouit. Le siècle passé a vu la civilisation occidentale, tendance planétaire, accéder au droit des corps de s’approcher, de s’embrasser et plus si affinités. Conquête des sens, progrès humain banalisé, négligé pour d’autres plus élaborés, vénaux et immatériels.

L’humanité est attirée par l’artificiel des loisirs et des concepts qui occupe chaque année une part plus importante de l’activité humaine. La monnaie (Flux dématérialisé/acte de foi impérieux !) fait fonctionner l’économie mondiale (Grandiose comédie !), sustentée par une accélération permanente de la consommation de biens et services souvent inutiles : miroir aux aliénés.

Unique être vivant doté de capacité d’abstraction, l’être humain s’est embarqué dans cette spirale, conséquence inimaginée d’une compétence inédite à créer besoins et rêves, et leurs désirs …L’élite (1%) de la population mondiale en tire un bénéfice (dé)raisonnable ; la tête dans les étoiles, elle pousse le bouchon sans cesse plus loin, incapable d’arrêter la machine. La planète a annoncé « la situation est insoutenable » ; pas pour les négationnistes.

Dans notre monde virtuel la vieille humanité – et son contact embué avec la réalité à travers le langage -, a besoin de relation physique avec la Nature sous peine devenir une race de zombis, mue par des désirs aux goûts tous les jours plus éthérés. La consommation effrénée est une drogue légale, létale, une addiction infernale aux confins d’une Vie négligée. L’aube d’une prise de conscience individuelle et globale apparaît : éviter le raz de marée d’une nature révoltée et la désagrégation d’une humanité inhumaine

Optimiste par nature, je m’adonne à un épicurisme conscient (!?) et confesse ma paresse intellectuelle : j’abandonne les raisonnements savants et la qualification de mon penchant naturel.