Je marche : cette démarche est plus qu’un simple mouvement de corps.
Rationnellement sceptique j’ai du mal à croire. Le doute me fait chanceler ; la jambe gauche se lance vitale, la main droite résistante flotte. La jambe opposée emboite le pas suivie de la main gauche surprise, mais soumise. La machine est lancée : l’échasse malhabile poursuit à l’intuition un bel horizon, la dextre paluche quitte, pour un autre lendemain, l’ombre réflexive de son refuge. La guibolle tribord pour garder l’équilibre embraye le pas, trainant la patte sans raison, une pogne désajustée l’accompagne. Le mouvement est amorcé, la jambe gauche sans mauvaise foi cherche son chemin, et la main droite couvre la page blanche de ses méandres. Les partenaires d’errements et d’écriture adoptent la dynamique…
Une histoire m’obsède. En 1941, on demande à Raymond Aron, déjà intellectuel de référence des « Forces Françaises libres » à Londres, de recevoir un juif polonais venu témoigner de l’existence des camps d’extermination nazis en Europe : attentif il l’écoute, mais n’en fait rien. Lui et d’autres.
Des années plus tard il confesse : « Je l’ai su, mais je ne l’ai pas cru : je ne l’ai pas su. » L’économiste sociologue, à l’indépendance et la sensibilité hors de question, n’a pas cru : il a rejeté la connaissance du champ de son savoir
Le savoir requière un acte de foi : le doute persiste.