20/06/25

Cher Ami,

La bise nous fait recourir à une flambée dans l’âtre : conjugaison nocturne.

Après un apprentissage scolaire de l’allemand et de l’italien en France, adulte un élan peu rationnel me fait traverser l’équateur et l’Atlantique : 35 ans de Brésil.

Le bilinguisme est souvent issu d’un familial biculturalisme, sans renoncement, il crée une ambiguïté. Sans la profondeur du double héritage, ma plongée tardive dans un bouillon étranger différencie mon bilinguisme.

L’énoncé en langue maternelle ne dit pas grand-chose ; marqué d’affection et du temps qui s’évanouit, il implique une comme-union. La parole n’est alors qu’un support à l’échange ; le corps, le ton, le regard, les traits du visage, le geste, racontent un moment plombé d’histoire. Les réminiscences suggérées et palpables sont l’ancrage du labour connu d’un terroir qui ronronne. Cet acquis m’a donné le goût de l’étrange ; le français, m’offre un confort qui m’assure, et m’a fait désirer le saut vers l’étrangeté.

L’expatriation m’a choisi : attraction fantasmée d’une culture en devenir ; la liberté des corps et de la pensée s’y tiendraient à un métissage fondamental, audible dans la musique, visible dans l’allégresse des expatriés contre leur gré ; un souffle de magie syncrétique au pays de Descartes, une folie possible. Sans approche scolaire, plongé dans la réalité tropicale, mon corps a vécu en parlant, une migration vers la langue brésilienne. Quand l’amour m’a frappé j’ai franchi les frontières.

Je ne suis pas partagé entre deux univers, je vis une transhumance entre deux cultures, qui convivent, se superposent ; secoués par les aléas elles se mélangent comme l’eau et l’huile, sans qu’il y ait symbiose. Je me contorsionne au passage de l’une à l’autre dans l’échange des disques dures du registre. La gaité et le baroque de l’une mettent en relief les racines et l’érudition de l’autre, complexifient. Les mots se dépouillent, le choix devient difficile, l’écoute poétique.

Plus que français ou brésilien, je me sens un occidental frustré, faute de temps, je ne peux connaître, corps et âme, d’autres mondes. @silber.rene @rudianker

#bilingue #biculturel

13/06/25

Cher Ami,

Hier, seul, je me suis attablé pour déguster une incongruité et une cuisine familiale : j’ai couché dans le fond d’une assiette des sardines en boîte que j’ai recouvertes de ratatouille.

Venu de la porte restée ouverte, un souffle d’air balaye l’ambiance d’une douce fraîcheur nocturne. L’alliance de la rusticité ordinaire de la conserve et de son âcre saveur médiocre, au mélange succulent de la cuisine méditerranéenne se révèle une découverte gustative. La chair du petit poisson affadi par le processus industriel dont seule la peau a gardé son caractère sert de faire valoir à la richesse des parfums et des goûts du mélange provençal : l’acidité fruitée de la tomate, l’amertume pimentée du poivron, les sucres légers de la courgette et de l’aubergine, la douceur des oignons compotés, le piquant de l’ail, les effluves de garrigues des herbes de Provence remplissent ma bouche affamée. Pour fin, je mords dans une olive ; son amertume vinaigrée nettoie mes papilles à l’approche de la nouvelle cuillérée ; la terre ferrugineuse du persil et l’ardeur du piment Sucette reviennent en arrière-bouche. Dans ma solitude, la banalité marquée de fumet marin de la sardine fait exploser une fugue gustative.

Des réminiscences se précipitent, je retourne à Aix-en-Provence : ma mère y avait appris de sa voisine les bases de la culinaire provençale, et les avait incorporées dans son cahier de recettes pour la satisfaction de sa nombreuse progéniture ; Ratatouille de fin de semaine, rehaussée de fenouil pour être servie avec du poisson, d’un renfort de romarin pour les viandes blanches, de thym pour les viandes rouges… Un carrousel de souvenirs bruissants défile devant l’écran de ma mémoire ; le temps passant, nombreuses ont été les variations chaudes et froides : repas célébrés ou pris au pas de course, colorés des lieux où mes parents élisaient domicile, à la cuisine au coin du feu ou en plein air …

Par goût des bonnes choses et pour le plaisir de partager avec mes proches et mes amis de la cuisine familiale, j’ai enfilé le tablier de cuisinier ; je perpétue cette réjouissance remplie de souvenances.

#quotidien #ratatouille

06/06/25

Cher Ami,

L’origine de la vie sur la terre continue, comme celui de la matière, l’objet de recherche et de spéculation dont on pourrait tirer les conséquences, si le court terme du populisme et des intérêts privés le permettait.

Il y a environ 3,5 à 4 milliards d’années, le premier élément « vivant », après avoir créé les conditions de sa survie, va se multiplier : une première sélection naturelle et des millions d’étincelles originelles de vie font place aux bactéries. Monocellulaires, elles évoluent et convivent avec d’autres formes de vie. La bactérie ne se reproduit pas dans le sens végétal ou animal du verbe, elle se duplique : la même cellule devient deux, puis quatre, huit et ainsi de suite à l’infini depuis la nuit des temps. Avec quelques accidents de parcours, La Bactérie originelle démultiplie son existence à la puissance d’un vertige numérique, immortelle, tant que notre planète durera.

L’évolution darwinienne a produit des modes plus complexes de reproduction : sexuée et autres asexuées. La Vie y a gagné en variété et sophistication mais a perdu sa caractéristique primordiale, l’immortalité. Suivant le seul critère de la longévité, la vie humaine est une forme dégénérée ; notre capacité à conceptualiser jusqu’à la conscience d’être, nous fait croire à une forme de supériorité, alors que notre forme de vie est abâtardie, heureusement ! Notre particularisme s’est fait au prix de notre espérance de survie, très courte comparée aux bactéries, virus, champignons, algues et autres parasites qui nous survivront ; nous ne savons même pas créer les conditions de notre survie.

Notre prétendu intelligence nous amène dans une impasse dont le mur du fond se rapproche en accéléré ; l’Homme disparaitra dans quelques centaines, au mieux milliers d’années, de la surface de la terre : la Vie monocellulaire continuera pour quelques milliards d’années. L’être humain, s’il veut vivre encore un peu, doit freiner son impact sur son environnement, reconsidérer la culture libéraliste et le consumérisme qui va de pair, pour que quelques prochaines générations aient encore l’usufruit de notre planète bleue.

planetebleue #