Race humaine.

Race en français, du provençal «rassa, bande d’individus qui se concertent», du latin biblique «generatio, famille, descendance, engeance, espèce», plus récemment «subdivision de l’espèce humaine à caractère héréditaire», est appliquée aux animaux «un animal de race», aux personnes «avoir de la race»* Un sens peu vertueux, usé impudemment.

La race, l’origine, est aussi une revendication, un travail de (re)construction légitime d’un individu à l’identité piétinée ; cette nécessité court le risque d’une affirmation identitaire par opposition, exclusion et discrimination. Une voie difficile à traverser avec prudence, une race peut en cacher une autre… Un drame qui fait couler beaucoup d’encre et de sang.

La génétique montre que deux personnes aux gènes radicalement différents auront des descendants à la première génération d’un strict métissage : une copie exacte des gènes des deux origines. Si deux parents métisses, d’un premier métissage identique, ont une descendance biologique, elle passe à avoir 64 combinaisons. Les générations suivantes auront une génétique et une morphologie, aux caractéristiques aléatoires et multiples, dans une séquence simple !    

En «terra brasilis» (dès le 16ème siècle) les Amérindiens ont vu débarquer Portugais (Depuis le 8ème siècle sous influence Arabe) et esclaves Africains, plus tard des Européens, et récemment des Orientaux (proches et extrêmes). Phénomène social impair, les vagues successives calquent leur comportement sur le colon portugais, font couple avec la population locale : dissolution des mœurs, des racines. L’intégration n’est d’aucun plan : un phénomène contingent, une inclusion.  

Les Brésiliens, face à cette réalité, doutent, varient leur identité au gré du moment. Si la ségrégation existe, installée au sommet de la société, la « race », de la définition du Petit Robert « Ensemble d’êtres humains qui ont en commun la couleur naturelle de leur peau », est risible : les frontières sont fluides, perméables. 70% concluent : «Je suis un Métisse Brésilien», l’avant-garde de la race humaine.         

   *Dictionnaire Historique Alain Rey

« Realpolitik tropical »

La mauvaise foi fait partie de la militance politique ; Jair Bolsonaro a dépassé la limite du scabreux. Après les cinq-cents-mille morts du Covid 19 quel est le nombre de brésiliens ulcérés par son manque de compassion, d’humanité ?

La jeune démocratie – fin de la dictature militaire 1985, 7ème constitution 1988 – a vécu deux impeachments conclusifs contre deux des quatre présidents précédemment élus. A 18 mois de son éventuelle réélection, les manifestations populaires du 19 juin dernier contre JB font croire à un retournement. Jusqu’alors il avait mobilisé ses supporters, qui défilaient spontanément (sollicités par les médias sociaux.), et récemment le suivaient en cavalcades à moto. La tendance s’inverse ; dans les capitales d’état, la majorité silencieuse demande un 3ème impeachment. L’image présidentielle s’effondre « urbi et orbi » : la rue républicaine veut interrompre le mandat.

Comme dans les deux précédents cas d’impeachments, un échec économique (Le salaire minimum au Brésil oscille autour de 200 Euros) augmente la disparité entre les plus riches et les plus démunis, atteints de plein fouet par les 15% de chômage et les 30% de sous-utilisation. L’honnêteté du président sérieusement questionnée (180 demandes d’écartement ont été déposées auprès du président de la chambre des députés.)  ramène les descendants des « Gueules peintes » (« Caras Pintadas* » du 1er Impeachment de1992)  au centre du débat démocratique.

Autres signes: la presse qui accompagne les vents dominants a clairement changé de bord. De grands entrepreneurs qui suivaient immodérément JB (et la politique ultra libérale de son ministre de l’économie Paulo Guedes) s’alignent sur la droite traditionnelle pour assurer sa présence au second tour des élections de 2022, alternative à Lula et JB. Les partis politiques du centre après avoir fait monter les enchères de leur alliance, ne parviennent pas à maintenir leur unité ; les opportunistes historiques discutent l’heure de réviser leurs choix. Une sourdine calme l’enthousiasme braillard des supporters de JB dans les cercles familiaux/amicaux divisés.       

Je partage avec A. Camus la volonté d’affrontement de l’adversité en général de la vie, et le désir inlassable de plus d’égalité, de solidarité humaine. L’écrivain journaliste parle de « gloire » des peuples au moment où tout est sur le point de basculer vers le tragique. La « gloire » du siècle passé est marquée par le religieux et le militaire ; le sens classique originel « renommée » est la marque de l’élan du peuple brésilien, une sorte de « Realpolitik tropical » dictée par l’enregistrement direct de l’opinion publique.

*Référence aux amérindiens

Du « Viril » au « Mulieril »

Le Petit Robert (2015) : le sens commun donné au mot, révèle notre culture. « Viril », caractérise l’être masculin, courageux, vigoureux, énergique, actif, le soldat en particulier. « Mulieril* » n’existe pas (!?), féminin, le propre de la femme, les qualités sont charme, délicatesse et douceur : en résumé « Soit belle et tais-toi ! » Les féministes ont de bonnes raisons de manifester.

Saint Jean-Baptiste peint par Leonard de Vinci
Saint Jean-Baptiste, Léonard de Vinci.

Pourquoi le « mulieril », pendant du viril, ouvre une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité, sans être la stricte propriété du genre féminin ?

Le viril savoir-faire de la soldatesque qui tranche et passe en force n’est plus dominant : déjà pressenti, le XXIème siècle requiert souplesse, résilience, clarté et conciliation, écoute sensible, l’intelligence d’un autre savoir. Un savoir-composer avec l’infini, le vide, l’imparfait, l’insatisfaction, le paradoxale, le complexe du « mulieril ». Malgré les attitudes rétrogrades…

À la confrontation virile, je préfère deux portraits succincts : Caetano Veloso et Paul B. Preciado.

Caetano, depuis plus de soixante ans, affiche son côté « mulieril », de Santo Amaro sa ville natale à l’état de Bahia, du Brésil à la planète ; artiste international aux facettes multiples, il s’expatrie pendant la dictature. Il placarde sensibilité, intuition, détermination sans rigidité, ouverture et honnêteté intellectuelle : il prend le risque de la clarté, se moque de ses excès, reconnait ses failles. Il confesse ses élans homosexuels sans honte et réalise dans le domaine de la culture un parcours professionnel d’exception, tout en surprise ; homme de scène, sa vie personnelle n’est que modérément médiatisée. Parmi les artistes du XXème siècle il gagne un regain d’intérêt ; cohérent avec lui-même il intéresse, sa personnalité hors pair interpelle.

Une génération les sépare mais la veine est la même !

Paul B., philosophe, né en Espagne en 1970, étudie à New York avec Jacques Derrida, et vit aujourd’hui à Paris. Depuis trente ans il théorise, en héritier de Michel Foucault, vit une forme de voyage générique sans frontière : il veut échapper aux étiquettes sexo-normatives qu’il questionne. Née Béatrice, de sexe féminin, il a choisi depuis quelques années de se présenter comme Paul, à l’état civil masculin. Il prête sa plume à Libération, à Mediapart et à d’autres publications. Dans son « Manifeste contra-sexuel » il critique le contrat social « hétérocentriste », et en propose la déconstruction. Après avoir revendiqué un nomadisme identitaire, il raconte son expérience dans « Chroniques d’une traversée » ; récemment il conteste devant une assemblée lacanienne les paradigmes psychanalytiques, et publie « Je suis un monstre qui vous parle ».   

Les deux personnages ci-dessus (très rapidement présentés) au parcours engagé, dans une conversation récente de 90 minutes entrevoient le futur avec optimisme. Je me joins à eux.**

*Comme pour la racine latine correspondante au « vir » l’homme, « mulier » la femme (Alain Rey). J’appelle le « mulieril », concept qui n’existe pas dans nos têtes héritières du langage du passé mais qui antécède philologiquement et aujourd’hui dépasse le féminin, à advenir. 

** L’auteur fait ici référence à une rencontre organisée par Flip ( Festa Literária Internacional de Paraty), vidéo passionnante, mais malheureusement pas traduite en français. Je vous mets ici le lien vers la version originale avec possibilité de sous-titrage en espagnol… 🙁