Du « Viril » au « Mulieril »

Le Petit Robert (2015) : le sens commun donné au mot, révèle notre culture. « Viril », caractérise l’être masculin, courageux, vigoureux, énergique, actif, le soldat en particulier. « Mulieril* » n’existe pas (!?), féminin, le propre de la femme, les qualités sont charme, délicatesse et douceur : en résumé « Soit belle et tais-toi ! » Les féministes ont de bonnes raisons de manifester.

Saint Jean-Baptiste peint par Leonard de Vinci
Saint Jean-Baptiste, Léonard de Vinci.

Pourquoi le « mulieril », pendant du viril, ouvre une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité, sans être la stricte propriété du genre féminin ?

Le viril savoir-faire de la soldatesque qui tranche et passe en force n’est plus dominant : déjà pressenti, le XXIème siècle requiert souplesse, résilience, clarté et conciliation, écoute sensible, l’intelligence d’un autre savoir. Un savoir-composer avec l’infini, le vide, l’imparfait, l’insatisfaction, le paradoxale, le complexe du « mulieril ». Malgré les attitudes rétrogrades…

À la confrontation virile, je préfère deux portraits succincts : Caetano Veloso et Paul B. Preciado.

Caetano, depuis plus de soixante ans, affiche son côté « mulieril », de Santo Amaro sa ville natale à l’état de Bahia, du Brésil à la planète ; artiste international aux facettes multiples, il s’expatrie pendant la dictature. Il placarde sensibilité, intuition, détermination sans rigidité, ouverture et honnêteté intellectuelle : il prend le risque de la clarté, se moque de ses excès, reconnait ses failles. Il confesse ses élans homosexuels sans honte et réalise dans le domaine de la culture un parcours professionnel d’exception, tout en surprise ; homme de scène, sa vie personnelle n’est que modérément médiatisée. Parmi les artistes du XXème siècle il gagne un regain d’intérêt ; cohérent avec lui-même il intéresse, sa personnalité hors pair interpelle.

Une génération les sépare mais la veine est la même !

Paul B., philosophe, né en Espagne en 1970, étudie à New York avec Jacques Derrida, et vit aujourd’hui à Paris. Depuis trente ans il théorise, en héritier de Michel Foucault, vit une forme de voyage générique sans frontière : il veut échapper aux étiquettes sexo-normatives qu’il questionne. Née Béatrice, de sexe féminin, il a choisi depuis quelques années de se présenter comme Paul, à l’état civil masculin. Il prête sa plume à Libération, à Mediapart et à d’autres publications. Dans son « Manifeste contra-sexuel » il critique le contrat social « hétérocentriste », et en propose la déconstruction. Après avoir revendiqué un nomadisme identitaire, il raconte son expérience dans « Chroniques d’une traversée » ; récemment il conteste devant une assemblée lacanienne les paradigmes psychanalytiques, et publie « Je suis un monstre qui vous parle ».   

Les deux personnages ci-dessus (très rapidement présentés) au parcours engagé, dans une conversation récente de 90 minutes entrevoient le futur avec optimisme. Je me joins à eux.**

*Comme pour la racine latine correspondante au « vir » l’homme, « mulier » la femme (Alain Rey). J’appelle le « mulieril », concept qui n’existe pas dans nos têtes héritières du langage du passé mais qui antécède philologiquement et aujourd’hui dépasse le féminin, à advenir. 

** L’auteur fait ici référence à une rencontre organisée par Flip ( Festa Literária Internacional de Paraty), vidéo passionnante, mais malheureusement pas traduite en français. Je vous mets ici le lien vers la version originale avec possibilité de sous-titrage en espagnol… 🙁

Un pied dans le vide.

Curieux je jette un coup d’œil aux excavations fondatrices de ma maison. Une vingtaine de cavités d’un mètre de diamètre et plusieurs de profondeur. Je suis attiré par la plus profonde ; je n’en vois pas le fond : un trou sans fond. Sous le soleil de midi, la lumière du cellulaire est trop courte, simple halo à l’orifice ; des chants d’oiseaux dans un silence effervescent de chaleur tournoyante me bercent : un trou débordé n’est pas un trou, mais un vide, un total vide, un infini sans préhension, la Vie. La Vie est asymptotique aux courbes de la connaissance ; mesurée, théorisée, ponctuée, sa Vacuité se confirme.

Pour échapper au vertige du vide existentiel, face à cette vacance totale et aux lumières des concepts , j’oppose mes possibles : une boussole, activité à loisir ; un peu de chaleur humaine, amour, amitiés, fils ; des projets, une maison… Niches, semblants nécessaires pour suivre, je marche fort de mes béquilles : les sens aux aguets carpo diem, vie pulsante.

Assis, pieds ballants, les bords sont de bon augure, le trou a un fond ; l’art fugace, la musique d’un homme, le ballet d’une femme, les reflets de lumière d’un lieu !

Alessandra Ferri😍

Publiée par Só Bailarinos sur Mercredi 12 août 2020

Humeur du mercredi

La position de Lucia Monteiro, dans un numéro récent de FSP (Folha de Sao Paulo, Brésil), m’a irrité. Féministe déclarée, elle laisse tomber sa féminité et perd sa clairvoyance. Je me réclame de la même féminité écartée pour dénoncer la grossièreté, quelque soit le sujet, sur celui-ci en particulier, et l’agressivité qui va de pair ; elles sont inutiles et néfastes à un véritable débat, nécessaire. Son attitude rappelle trop un sujet qui tient le haut du pavé de ce bord-ci de l’Atlantique, et ses congénères.
Une question restera en suspens ; combien d’artistes devront-être retirés des rayonnages et des salles pour avoir eu un comportement criminel, et/ou des déclarations inconséquentes, agressives, racistes, discriminatoires, injurieuses etc. La liberté d’expression doit être respectée, dans tous les cas pour que la démocratie survive (Quoiqu’il nous en coûte !), entre autre.
Mais dans le cas de Roman Polanski, c’est plus grave ! On ne peut pas l’assimiler à Harvey Weinstein et autres Gabriel Metzneff dont les procès démontrent un crime d’une autre dimension, et dont les attitudes sont d’un autre type.
Les faits ; en 1977, Roman Polanski a été incriminé aux États-Unis d’Amérique pour « Attentat sexuel » : avoir violé Samantha Geimer, mineure au moment des faits, requalifié après jugement en « Relations illicites ». Il a répondu, au procès en reconnaissant les faits, il a été condamné et a respecté la condamnation. Plus tard R. P., après qu’il ait purgé sa peine, n’a pas accepté que le même juge revienne sur le jugement et le modifie. Il a fui les U.S.A. pour sa patrie, la Suisse. Là il accepte un nouveau jugement pour éviter l’extradition : il passe deux mois en prison et reste huit mois en résidence surveillée. En outre, Roman Polanski paye une amande a sa victime et écrit une lettre, dans laquelle il regrette ce qui est arrivé et lui demande qu’elle accepte sa demande d’excuses ; enfin il paye une caution. Samantha Geimer de son côté accepte ses excuses et demande la cessation du procès et des poursuites.

Nous sommes devant un scénario qui se répète dans de nombreuses situations : un homme a commis un crime, le reconnaît, s’excuse, supporte les conséquences légales et reçoit l’absolution de sa victime. De l’autre côté des personnes vertueuses s’acharnent contre une personne, devenue à leurs yeux le symbole du mal, intentant un piètre procès, utilisant ou tentant de manipuler le pouvoir des médias à la recherche de part de marché. Le mal (et toutes ses formes d’excès !) est le fait de l’homme en général – Homme, femme et autres genres ou sans genre dont la liste est tous les jours plus grande -, participe de la vie, comme la mort en fait partie. Quarante ans après, le criminel et sa victime (Après un procès en bonne et due forme) ont le droit au respect de leur vie privée; nous leur devons de savoir tourner le page. Je pense que Roman Polanski est la démonstration, qu’un être humain a la possibilité de se repêcher.
Ces informations ne diminuent pas sa responsabilité : différemment des deux autres personnages cités plus haut, R. P. a eu une enfance clandestine pour échapper aux nazis, a souffert le décès de sa mère dans un camp de concentration, et plus tard l’assassinat de sa femme enceinte de huit mois.

Les Érinyes féministes se doivent de bien choisir l’objet de leur chasse.
Je cite Philippe Lançon dans la même polémique : « Elle paraît s’appuyer sur les certitudes de l’ignorance plus que sur les prospérités de la vertu.»